LE « SOUPER DE BEAUCAIRE
l’armée d’Italie un homme qui le connaissait, Jean, chevalier Du Teil, frère de ce baron Jean-Pierre Du Teil, qui pressentait à Auxonne les talents militaires du jeune Corse. Jean Du 1 eil venait de parcourir les bords de la Méditerranée et d esquisser un plan de défense du littoral. 11 attacha le capitaine au service des batteries de côte, et le 3 juillet Bonaparte demandait, au nom de du Teil, à Rhodes de Barras, directeur de 1 arsenal de Toulon, et à Bouchotte, ministre de la guerre, un modèle de fourneau à rougdr les boulets : l’artillerie, disait-il, s était coutentée jusqu’alors d’une simple grille avec un soufflet de forge; mieux valait pour « brûler les navires des despotes », établir des fours à réverbère près des batteries de côte.
Quelques jours plus tard, il recevait une nouvelle mission, non pas, comme on l’a dit, de Faultrier — puisque François de Faultrier, capitaine d’une compagnie d’ouvriers, ne pouvait, donner d’ordres à Bonaparte — mais du général Du leil . il devait se rendre à Avignon pour y organiser des convois de poudre qu’il ferait passer à l’armée d’Italie.
Il partit. Mais il tombait en pleine guerre. Les Marseillais soulevés occupaient Avignon, et une armée conduite pai Caiteaux marchait à leur rencontre par Pont-Saint-Esprit et Orange.
On a prétendu que Bonaparte assistait a cette expédition . Il serait arrivé le 15 juillet au Pontet en même temps que Carteaux et, plusieurs jours après, lorsqu’un détachement, mené par l’adjudant général Dours, se dirigeait sur Avignon par la rive droite du Rhône, il aurait suivi cette colonne volante qui comptait seize canonniers et traînait avec elle deux canons. Le 25 juillet, Carteaux attaquait Avignon; il fut repoussé et regagna le Pontet. Mais au soir, la femme du gazetier Sabin Tournai accourait au camp républicain et annonçait que les Marseillais abandonnaient Avignon. C’était Bonaparte qui les
1 Tous les historiens avignonnais sont de cet avis, et se réfèrent au naanus crit du notaire Chambaud qui se trouve à la bibliothèque de la J>Ve; JJ®» Chambaud est si peu exact qu'il place l’attaque de Carteaux au - JU1 L l’entrée du général dans Avignon au 27 ! Après lux, Joudou prétend que Bonaparte était à Avignon dès la tin de juin!!
avait obligés à la retraite. Ses deux pièces placées sur le rocher de Villeneuve ou rocher de la Justice avaient pris à revers les canonniers marseillais établis sur le rocher des Doms.
Cette tradition avignonnaise ne mérite pas créance. Aucun document contemporain ne rapporte l’installation des deux canons de la colonne Dours sur le rocher de la Justice et l’effet d écisif qu’ils auraient produit. Ni la correspondance de Carteaux ni celle des représentants du peuple Albitte, Poultier, Rovère, ni les lettres de Dommartin, ni les souvenirs de Doppet ne mentionnent Bonaparte, et sûrement Dommartin qui parle volontiers de ses camarades, Doppet qui retrace avec complaisance les débuts du « héros d’Italie » au siège de Toulon, n’auraient pas manqué de citer le nom de notre Corse. Carteaux se vantait plus tard de ses relations d’antan avec Bonaparte, et en 1804, dans un billet au général Sanson, il raconte qu’il eut devant Toulon, au mois d’octobre, l’honneur de recevoir chef de bataillon le premier consul, qui n’était alors que capitaine : pourquoi n’a-t-il jamais dit qu’il mit — ou vit — Napoléon à la tête de l’artillerie de la colonne de Dours? Dans le Souper de Beaucaire, dans ses conversations, dans ses Mémoires, Napoléon ne fait pas la moindre allusion au rôle qu’il aurait joué devant Avignon, et dans sa pétition de 1795 au Comité de salut public, ainsi que dans son état de services de 1794, il garde le silence sur les événements du 25 juillet 1793.
Ouvrons Y Histoire de V armée départementale que Michel publiait en 1797. L’auteur assure qu’après l’attaque de Carteaux, un conseil de guerre s’assembla dans Avignon, mais que les commissaires civils avaient peur, qu’ils comprenaient que leur mission n’était pas une partie de plaisir, qu’ils désiraient se tirer d’Avignon. Aussi leur suffit-il pour ordonner la retraite de lire les instructions du comité général de Marseille qu apportait un courrier : « Dans le cas où vous vous verriez forcés d’abandonner Avignon, ce qui ne nous paraît pas présumable, vous vous replieriez sur la rive gauche de la Durance. » Le commissaire qui lut ces mots fit incontinent