LE « SOUPER DE REAUCAIRE
Napoléon a donc suivi d’un regard très attentif cette petite guerre du Midi. Il sait que les habitants de Lisle ont tué le parlementaire 1 ; il sait que la cavalerie a pourchassé les Marseillais dans leur retraite, leur a fait des prisonniers et capturé deux canons. Mais il commet une légère erreur, et cette erreur seule démontre qu’il n’eut aucune part à la prise d’Avignon. Les Allobroges, dit-il, étaient à Villeneuve. Or, Villeneuve fut occupé par la colonne Dours 2 qui longeait la rive droite du Rhône et ne comptait pas un Allobroge dans ses rangs3. La relation de Carteaux et les mémoires de Doppet nous apprennent que les Allobroges appartenaient au corps principal et campaient au Pontet, que vingt de leurs dragons étaient de l’avantgarde qui fit le 25 juillet au soir son entrée dans Avignon, que cent autres dragons allobroges partis du Pontet rejoignirent cette troupe et enlevèrent deux pièces aux Marseillais fugitifs, que la légion allobroge qui n’avait pas d’artillerie, demanda et obtint ces deux canons. Les Allobroges n’étaient donc pas à Villeneuve, et Bonaparte, en prétendant qu’ils y étaient, prouve que lui-même n’y était pas.
Tandis que l’armée de Carteaux marchait sur Marseille et balayait les sectionnâmes, qui, selon Dommartin, disparaissaient devant elle comme des ombres chinoises, Bonaparte organisait ses convois de poudre a Avignon. 11 eut alors, ce semble, un accès de découragement. Son camarade Dommartin entrait avec joie à Marseille et se félicitait de courir bientôt à la frontière des Alpes « avec le plus joli équipage de guerre qu’on pût voir » pour vaincre les ennemis du dehors, après
1. Il semblerait que Doppet, en relatant dans ses Mémoires le sac de la petite
ville de Lisle sur Sorgue, ait eu sous les yeux le Souper de Deaucaire. .< Le soldat , dit Napoléon, est entré au milieu du feu et des morts; il na plus été possible de le contenir ; l’indignation a fait le reste. » « La porte, écrit Doppet, fut brûlée, et j’entrai ; tous les officiers virent mes efforts pour arrêter le pillage; mais le soldat était indigne. » , l#
2. Dans une lettre que nous possédons, Dours écrit à Rovère : « Tu n’ignores pas ce que j’ai fait fi l’armée du Midi, soit pour la reddition du Saint-Esprit, de Villeneuve -lez- Avignon, du passage de la Durance... »
3. La colonne Dours se composait de 300 hommes du 59e, de deux compagnies de gardes nationaux de la Drôme et de seize canonniers.
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avoir vaincu ceux clu dedans. Bonaparte craignait de rester inactif et de passer le temps à dresser des inventaires ou a placer des batteries qui ne joueraient jamais. Il écrivit à Paris, et le 28 août le ministre Bouchottc recevait une lettre du capitaine Bonaparte qui lui demandait le grade de lieutenantcolonel et la permission de servira 1 armée du Rhin. Bouchottc ne répondit pas au jeune Corse; mais il pria les représentants de voir le citoyen Bonaparte : la proposition de cet officier, disait le ministre, était celle d’un patriote, et si Bonapaite avait des moyens, on devait lui donner 1 avancement qu il méritait. Mais déjà Napoléon avait attiré sur lui l’attention des commissaires.
Il avait eu l’idée de publier sur la défaite du fédéralisme un dialogue à la faconde ces dialogues de Platon qu’il avait lus dans la traduction de l’abbé Grou. L œuvre parut d abord en seize pages aux frais de l’auteur chez l’imprimeur du Courier d’Avignon, Sabin Tournai, avec les mêmes caractères et sur le même papier que le journal, sous ce titre un peu long : Souper de Beaucaire ou Dialogue entre un militaire de V armée de Carteaux , un Marseillais , un Nîmois et un fabricant de Montpellier, sur les évènements qui sont arrivés dans le ci-devant Comtat à l'arrivée des Marseillais ; puis, en vingt pages et aux frais de la nation, sous le titre simple et bref de Souper de Beaucaire , chez l’imprimeur de l’armée Marc iVurel1.
Comme l’indique le titre, la brochure met en scène cinq personnages, un Nîmois, un fabricant de Montpellier, deux négociants marseillais et un militaire qui n’est autre que Napoléon. C’est le dernier jour de la foire de Beaucaire, et pendant le souper les convives s’entretiennent de la situation. Le fabricant de Montpellier et le Nîmois ne parlent que rarement, l’un deux, l’autre trois fois, pour se joindre au militaire et appuyer ses raisonnements. Des deux Marseillais, un seul prend part à la conversation, et il assure que les insurgés rentreront dans Avi-
1. Cf. sur Marc Aurel notre t. II, 1 Gl et 317. Il avait été nommé imprimeur de l’armée révolutionnaire le 19 juillet 1793 et le représentant Boisset exemptait, le 2 octobre suivant, de toute réquisition les ouvriers attachés à son imprimerie.