LE « SOUPER DE BEAUCAIUE
club « relever sa tête monstrueuse ». Bonaparte le calme, le réconforte : « Les Allobroges, que croyez-vous que ce soient? Des Africains, des habitants de la Sibérie? Eh! point du tout, ce sont vos compatriotes, des Provençaux, des Dauphinois, des Savoyards; on les croit barbares parce que leur nom est étranger! » Il est vrai qu’ils ont saccagé Lisle, mais « les Lislois ont tué le trompette qu’on leur avait envoyé; ils ont résisté sans espérance de succès; ils ont été pris d’assaut; le soldat est entré an milieu du feu et des morts; il n’a plus été possible de le contenir; l’indignation a fait le reste. » Quant aux représentants Dubois-Crancé 1 et Albitte, ce sont de purs et constants amis du peuple qui n’ont jamais dévié de la ligne droite et ne sont scélérats qu’aux yeux des méchants : « il vous semble qu’ils ne gardent aucune mesure avec vous, et au contraire, ils vous traitent en enfants égarés. »
Vainement le Marseillais vante le patriotisme de Brissot, de Barbaroux, de Condorcet, de Vergniaud, de Guadet. Qu’ils soient coupables ou non, objecte Bonaparte, qu’ds aient ou n’aient pas conspiré contre le peuple, que la Montagne se soit portée sur eux aux dernières extrémités par esprit de parti et non par esprit républicain, qu’elle les ait calomniés, ils ne devaient pas faire la guerre civile. S’ils avaient mérité leur première réputation, ils auraient jeté les armes à l’aspect de la constitution, sacrifié leur intérêt particulier au bien général; ils auraient oublié les jérémiades de Rabaut et « pardonné quelques irrégularités à la Montagne » pour ne penser qu’à vaincre l’Europe et à sauver la République naissante que la pire des coalitions menaçait d’étouffer au berceau : « mais il est plus facile de citer Decius que de l imiter : ils se sont rendus coupables du plus grand de tous les crimes; ils ont par leur conduite justifié leur décret; le sang qu’ils ont fait répandre a effacé les vrais services qu’ils avaient rendus. » Et Bonaparte demande si l’on est dans le siècle où l’on se battait pour les
1. Nouvelle preuve que Bonaparte n’a pas coopéré à la prise d’Avignon. Les représentants qui suivaient l’armée de Carteaux étaient Albitte, Rovère et Poultier. Quant à Dubois-Crancé, il était alors à Grenoble.
personnes et dans les temps de barbarie où 1 Angleterre et la France luttaient l’une pour les familles de Lancastre et d \ork, l’autre pour les Lorrains et les Bourbons.
Vainement le Marseillais proteste que ses compatriotes sont de vrais républicains attachés à l’ordre et aux lois, armés uniquement contre les anarchistes, arborant, non le drapeau blanc, comme les Vendéens, mais le drapeau tricolore. Bonaparte répond que Paoli, lui aussi, arborait en Corse les trois couleurs, et cependant Paoli tirait contre les vaisseaux de la République, chassait des forteresses les troupes de la République, pillait et vendait les magasins de la République, confisquait les biens des familles dévouées à la République! Comme Paoli, les Marseillais sont des contre-révolutionnaires ou ils le deviendront avec le temps. Leurs chefs disent qu’ils veulent la République, mais, — remarque Napoléon en usant d’une comparaison frappante dans le goût de Camille Desmoulins, — à la faveur d’un rideau qu’ils rendent plus transparent chaque jour, ils accoutument leurs soldats à voir peu à peu la contre-révolution toute nue, et déjà le voile qui la couvre n’est plus de gaze. N’ont-ils pas failli perdre la République en arrêtant les convois et en retardant les opérations de ses armées contre l’étranger? Ne semblent-ils pas payés par l’Espagnol et l’Autrichien, qui ne peuvent souhaiter de plus heureuses diversions? Ne se laissent-ils pas conduire par des aristocrates avérés ? N’ont-ils pas mis des émigrés comme Somis à la tète de leurs sections? Leurs bataillons ne sont-ils pas remplis d’ennemis de la Révolution? Tous ceux qui détestent le nouveau régime, ne suivent-ils pas leurs succès avec sollicitude et avec joie?
Vainement le Marseillais assure qu’il défend les lois outragées. Bonaparte lui répond que les Marseillais ont au-contraire renversé toutes les lois. De quel droit, sinon du droit de la force, ont-ils destitué le Conseil général, parcouru les districts, envahi Avignon et le sol de la Drôme ? De quel droit ont-ils établi un tribunal populaire et soumis tout leur département à ce tribunal, qui n’est que le tribunal d’une faction? De quel