‹ La jeunesse de Napoléon (volume 3)Chapitre 19 sur 86 · LU « SOUPER DE BEAUCAIRE · texte numérisé non relu

LU « SOUPER DE BEAUCAIRE

droit leur comité des sections a-t-il violé la division territoriale en exerçant des actes d’administration sur les communes du Yar? De quel droit a-t-il reconnu des affiliations qui ne sont autres que des clubs? De quel droit les Marseillais ont-ils emprisonné, assassiné des Avignonnais et « renouvelé les scènes dont ils exagèrent l’horreur »? N’ont-ils pas profané la statue de la liberté? Ne Font-ils pas traînée dans la boue, couverte d’avanies, lacérée de leurs sabres? Est-ce ainsi qu’ils veulent la République? Et ne devraient-ils pas regarder la Convention comme le vrai souverain, comme le centre d’unité, comme l’unique point de ralliement? Ne devraient-ils pas, loin de se tourner contre leurs frères, marcher à la rencontre des coalisés, des envahisseurs de la France? « Ne sentez-vous pas que c’est un combat à mort que celui des patriotes et des despotes de l’Europe? »

Les défauts du Souper de Beaucaire sautent aux yeux. La partialité de l’auteur est évidente. Il tombe dans le vice qu’il reproche aux Marseillais et il exagère, par exemple, la valeur des soldats de Carteaux. Qu’il loue le régiment de Bourgogne, soit. Mais, à l’entendre, l’armée qui s’avance contre les insurgés, est une armée invincible qui comprend de vieilles milices, encouragées par leurs succès et « cent fois teintes du sang- du furibond aristocrate ou du féroce Prussien » :

F « excellente » troupe légère des Allobroges, un « bon » régiment de cavalerie, le « brave » bataillon de la Côte-d’Or, qui a vu « cent fois la victoire le précéder dans les combats » ! Il élève jusqu’aux nues la discipline de ces hommes que le Marseillais traite de brigands et il assure hardiment que leur réputation est au-dessus de la calomnie.

Faut-il dire aussi que le Bonaparte circonspect et avisé qui s’était révélé durant son séjour à Paris en 1792, l’homme qui se garde et peut, suivant le mot de Lucien, a volter casaque », reparaît dans le Souper de Beaucaire ? Napoléon ne se compromet pas entièrement, ne défend pas aveuglément la cause d’Albitte et de Carteaux; il se donne des airs d’homme juste, libre de préventions et de préjugés; il parle des Girondins en

termes tels que s’ils avaient regagné le dessus, ils n’auraient pu lui en vouloir. Au fond, il se prononce en faveur de la Montagne parce qu’elle est victorieuse. Pour notre officier, le succès absout tout, même les coups de violence. Accepter les faits accomplis et se mettre avec les plus lorts, voilà sa pensée. Il est de l’opinion de ces Corses qu’il représentait dans son mémoire du mois de juin sur la situation de l’ile : « S il faut être d’un parti, autant être de celui qui triomphe ; mieux vaut être njangeur que mangé. » D’un bout à l’autre de ce petit ouvrage se manifeste le révolutionnaire, le politique qui n’a plus d illusions ni de scrupules, qui ne se laisse plus entraîner par de juvéniles enthousiasmes , qui ne se détermine que par les calculs d’une âme ambitieuse, et qui, selon l’expression même de Bonaparte dans cette brochure, a depuis quatre ans de troubles perfectionné son tact naturel.

Ce qu’il y a de plus remarquable dans le Sou])er de Beaacai/-e, ce sont les mots qui dénotent l’homme du métier, les axiomes militaires qui témoignent du coup d’œil de Napoléon et de sa connaissance déjà profonde des choses de la guerre. Pourquoi les Marseillais ont-ils repassé la Durance, bien que leur artillerie eût un plus fort calibre et la supériorité numérique? « C’est qu’il n’appartient qu’à de vieilles troupes de résister aux incertitudes d’un siège. » Pourquoi ont-ils évacué Avignon? C’est qu’ils craignaient d’être cernés et n’avaient plus qu’une seule voie de retraite. Pourquoi leurs généraux ne pourront-ils rien faire, si adroits et entreprenants qu’ils soient? C’est qu’ils seront absorbés par les détails et ne trouveront aucune aide dans les subalternes. Pourquoi leur artillerie aura-t-elle le dessous? Parce que leurs canonniers de nouvelle levée céderont sûrement aux artilleurs de ligne « qui sont dans leur art les maîtres de l’Europe ». Pourquoi les pièces de 18 et de 24 dont ils disposent, seront-elles impuissantes? Parce que de bonnes pièces de 4 et de 8 font autant d’effet dans la guerre de campagne que les canons de gros calibre et leur sont même préférables; parce que « dans les pays coupés, par la vivacité des mouvements, par l’exactitude du service,

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