Cf. La Révolution, p
liberté à séparer la Corse cle la France ». Au mois cl avril 1792, il jurait sincèrement <jue les Corses voulaient, comme lui, etie français et rester unis à leurs frères de la terre ferme. Même en 1793, même a la veille cle sa rébellion, il conservait a la France rattachement qu’il avait solennellement promis. Il enËfaffeait le 9 avril les gardes nationaux d Ajaccio a se montrer dignes de l’estime et de la fraternité des Français, en ajoutant cpie lui-même souhaitait cle prouver en toute occasion sa loyale affection pour le grand pays dont dépendait son petit pays. Son plus vif désir, écrivait-il le 12 avril à Andrei, était de voir le bien de la patrie corse combiné avec celui de la république française. Lorsqu’il lut la fameuse lettre du 12 mars où Dumouriez reprochait a la Convention d’opprimer et d’exaspérer les Belges, il regretta ce « mauvais exemple qui pouvait avoir cle mauvaises conséquences » et sitôt qu’il apprit que le vaincu de Neerwinden projetait de marcher sur Paris pour restaurer la monarchie, « j’espère, s’écriait-il, que Dumouriez ne réussira pas dans son dessein ».
Ses adversaires assuraient qu’il méditait, dans des vues de domination personnelle, de s’emparer des forteresses corses en y mettant les volontaires du département. Mais au mois cle juin 1791, ne demandait-il pas au ministre un quatrième régiment d’infanterie régulière et des frégates qui paraîtraient de temps à autre devant les ports cle l’île? Et s’il désirait, après la déclaration cle guerre, que les volontaires eussent la garde des présides, n’avait-il pas raison cle se défier des troupes de ligne, ou, comme il disait, des troupes mercenaires qui jalousaient les bataillons corses? N’avait-il pas des motifs de croire que, si les coalisés étaient vainqueurs, elles leur ouvriraient les portes des citadelles? Pouvait-il compter sur leur obéissance et leur esprit de discipline? Ne voyait-il pas à Bastia le régiment cle Bresse ou 26e régiment se livrer a l’insubordination et les mutins menacer de la lanterne cinq ou six officiers d’ancienne date pour avoir cle l’avancement? Le régiment cle Limousin ou 42° régiment n’avait-il pas, au moment de s’embarquer pour la Sardaigne, élu son colonel et les autres
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officiers sous les yeux de Casablanca et de Truguet, qui durent s’avouer impuissants? Et, au retour de l’expédition de Cagliari, de son propre chef et sans attendre l’ordre du ministre, ce même 42e ne regagnait-il pas la Provence en disant qu’il était rassasié de la Corse, où il tenait garnison depuis neuf ans? Ces vieux régiments pourraient-ils d’ailleurs, sans l’assistance des milices corses, défendre les places? Ne seraient-ils pas rappelés sur le continent si la France, envahie par les Austro- Prussiens, subissait quelque grand désastre? Les membres du Directoire de 1792, Gentili, Chiappe, Joseph Bonaparte, le procureur général syndic Saliceti, ne cherchaient-ils pas, malgré les alarmes des commandants et de la population, à introduire les volontaires dans les villes maritimes?
A vrai dire, Paoli était constitutionnel, et après la suspension du roi, il faisait biffer dans l’adresse du Département h l’Assemblée nationale cette phrase du secrétaire général Panattieri, que Louis XVI « minait l’édifice de la liberté » et « tournait contre la Constitution les armes qu’elle lui avait mises dans les mains ». Toutefois il n’aimait pas la royauté. 11 disait que personne plus que lui n’avait à se plaindre de la dynastie des Bourbons, et il remarquait après l’exécution de Louis XVI que les Français auraient peut-être encore des rois, parce qu’ils sont mobiles, mais que le 21 janvier avait fermé l’ère de la monarchie absolue.
Il aimait la Révolution. « Mes sentiments pour la liberté, écrivait-il, sont héréditaires et habituels; si la France retourne en servitude, je dis adieu pour toujours à toute espérance de liberté, spécialement pour les petits états », et il ajoutait que si les despotes triomphaient de la France et lui imposaient un gouvernement arbitraire, il n’y aurait plus en Europe que des esclaves. Un jour qu’il entendait dire a des Bastiais qu ils voulaient à tout événement vivre sous la monarchie, même si la monarchie ruinait la liberté : « O nation née pour la servitude, s’écriait-il, O gente/n ad servitutem nataml Ah! combien me pèse le sang de tant de martyrs répandu sous mes ordres pour donner la liberté à ce peuple qui en est si indigne! »
Il accueillit sans tristesse ni surprise la nouvelle de la journée du 10 août : il mandait à la Législative, par la plume de Panattieri, que l’assemblée faisait bien de « convoquer le Souverain », que le peuple corse répétait avec passion le serment gravé sur scs roches en caractères de sang, le serment de maintenir la liberté et l égalité, et il annonçait aux insulaires que Louis XYI était suspendu, mais que le pouvoir de la loi existait toujours, que le monarque avait lui naguère sans que la France s’émût, que tel était le premier bienfait de la Constitution que la présence ou l’absence d’un individu ne changeait rien à la vie de la nation, qu’une autre assemblée allait se réunir, investie d’une autorité supérieure et capable de surmonter les dangers de la patrie, capable de vaincre non seulement les ennemis extérieurs, mais les ennemis du dedans qui demandaient le retour de l’ancien régime, souhaitaient le démembrement de l’empire et « parlaient d indépendance et d’isolement, comme si la force de la Corse ne venait pas de son intime union avec la France ».
Aussi, jusqu’aux derniers jours de 1792, personne ou presque personne ne doutait de l’attachement de Paoli à la France et au système populaire. Lorsque Rossi, dégoûté de la lutte contre le Directoire, désireux de se mettre en évidence sur un autre théâtre, se rendit à l’armée du Midi, Paoli fut — le 11 septembre — nommé par le Conseil exécutif provisoire lieutenant général et commandant de la 23e division. Or, il était encore président de l’administration départementale. La République lui confiait donc tous les pouvoirs civils et militaires. 11 semblait gouverner la Corse comme avant la
conquête, mais au nom de la France.
Il avait hésité quelque temps à accepter sa commission de lieutenant général. Mais le congrès électoral du département le pria de sacrifier son repos personnel à la sécurité publique, et Paoli écrivit au Conseil exécutif qu’il avait prêté le serment prescrit par la loi; qu’il voyait avec une joie extrême les efforts généreux de la France pour la liberté, cette « divinité qu’il avait toujours cherchée »; que la Convention pouvait être
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assurée de son entier dévouement pour la plus noble des causes.
Bientôt le Directoire du département fut à sa dévotion. Aux élections législatives de 1792 comme à celles de 1791, une guerre sourde avait eu lieu entre le général et le Directoire. Fatigués de la sujétion où les tenait Paoli, lassés de ses remontrances, les membres du Directoire et le procureur général, syndic Saliceti s’étaient résolus il le combattre. Paoli avait habilement mandé le colonel Cesari et le logeait auprès de lui, à Corte, dans le couvent de Saint-François. Ils dirent confidentiellement à Cesari que la situation devenait intolérable, que Paoli mutinait contre eux tous les esprits, voulait être le tyran du pays, et ils prièrent le colonel de quitter son logement, de demeurer dans la ville, où ils lui avaient préparé un appartement, et de montrer ainsi qu il se rangeait du côté de l’administration et refusait de vivre avec le babbo. Mais Cesari était ami de Paoli et il jugeait les membres du Directoire « un peu intrigants ». 11 répondit a Saliceti qu il aimait Paoli et ne pouvait 1 abandonner, que ce serait une honte pour les Corses d’avoir rappelé de Londres un septuagénaire pour l’humilier et le trahir. Saliceti parut touché de ces réflexions et fit semblant de les approuver.
Sans se soucier du décret de la Législative, Paoli et le Directoire avaient convoqué les électeurs, non pas a Oletta, mais à Corte. Le babbo disait hautement qu aucun membre du Directoire ne méritait la députation, hormis le procureur général syndic Saliceti, et dans ses entretiens avec ses plus intimes affidés, il souhaitait que Saliceti eût pour collègues Cesari, Masseria, Andrei, Bozio et Panattieri. 11 fut nommé président de l’assemblée à l’unanimité. Mais il eut une fièi re putride et ne put diriger les opérations du congrès. Saliceti, vice-président, remplaça Paoli et profita de son absence pour peser sur le vote, fl fut élu premier député par près de 300 voix sur 400 et fit choisir trois de ses amis, un adversaire décidé de Paoli, Luce Casablanca, 1 officiel de manne qui devait succomber glorieusement a la bataille d Aboukii ,
et deux membres du Directoire, Ange Chiappe et le vicaire épiscopal Moltedo.
La lutte fut chaude, et le Directoire eut, rapporte un contemporain, une peine immense à triompher. Chiappe n’avait que 17 voix de majorité; Casabianca et Moltedo ne furent proclamés, l’un qu’après deux, l’autre qu’après trois tours de scrutin. Mais, sur six députés, deux seulement, le quatrième et le cinquième, l’abbé Andrei et l’obscur Bozio, qui l’année d’auparavant avait mis Arena en échec, étaient partisans de Paoli, et Cesari, Masseria, Panattieri avaient échoué. Aussi les paolistes protestaient-ils contre les élections : ils assuraient que le Directoire avait surpris l’opinion, que Saliceti avait acheté les suffrages à prix d’argent et, dans ce dessein, chauffé 80 000 livres d'assignats en 45 000 livres de numéraire et ils voulaient annuler le vote qui, selon l’expression d’ Andrei, s’obtenait avec tant de brigues et par des moyens peu convenables à l’honnête homme.
Paoli se rétablit et ne tarda pas à prendre sa revanche. La Convention avait décrété le 22 septembre que tous les corps administratifs, municipaux et judiciaires seraient soumis à la réélection. « Toutes les fonctions civiles, mandait Napoléon à Costa, vont être renouvelées, ainsi que les administrations et les municipalités. » Les candidats s’empressèrent. « Grande agitation pour les emplois, écrivait Paoli, ils ne dorment plus leurs nuits. » Cette fois, il triompha. Aucun des membres du Directoire, Mattéi, Gentili, Pompei Paoli, Joseph Bonaparte, ne fut réélu, et, dit Cesari, ils rentrèrent chez eux bien mystifiés. La liste des sujets qui devaient former le Conseil général du département, était dressée d'avance, et le neveu du babbo, Leonetti, la colportait bruyamment dès la veille du scrutin. Tous les militaires électeurs, et entre autres le brigadier de gendarmerie d’Ajaccio, Martinetti, sur qui les paolistes ne pouvaient compter, avaient eu défense de se présenter, et, malgré les décrets, une trentaine de prêtres insermentés prirent part aux opérations de l’assemblée. Les votants se souvenaient du terrible discours prononcé naguère
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par l’abbé Bertola contre « Nos seigneurs du Directoire », contre ces hommes qui voulaient sans rougir s’éterniser clans leurs fonctions et cpii n’écoutaient en toutes choses que les électeurs influents. « Ah! s’était écrié Bertola, si vous vous étiez trouvé une seule fois dans un coin de la salle du Département et si vous aviez vu la différence cpie ces messieurs luisaient entre les chefs de parti et ceux qui ne l’étaient pas! Que d’employés seraient encore sans emploi, que d officiers de gardes nationales ne porteraient pas l’épaulette s ils n’avaient pas eu de nombreuses voix à la disposition de ces messieurs ! », et, en traits rapides, Bertola avait tracé le tableau de ce gouvernement qu’il qualifiait cl’indigne et de despotique : ici une municipalité suspendue pour avoir rigoureusement observé les décrets, là des membres de district convaincus de mille délits et scandaleusement maintenus; ici des curés chassés de leur cure pour n’avoir pas voulu jurer, là d’autres gardant leur place, quoique réfractaires; ici une municipalité non encore organisée, là un juge de paix non encore installé; ici un Directoire injustement cassé, la un juge de district restant sur son siège malgré ses fourberies; ici des citoyens d’un patriotisme douteux recevant des fusils aux frais de la nation, là un canton de patriotes très zélés entièrement désarmé. « Le sacrifice de ces messieurs, avait conclu Bertola, est nécessaire à notre liberté ! »
Le sacrifice eut lieu. Le Conseil général ne se composa que de paolistes avérés, Marc-Antoine Ferrandi, Franceschi, Ordioni, Nobili Savelli, etc. Galeazzi fut élu président etMuselli, secrétaire. Pozzo di Borgo était procureur général syndic et avait pour substitut Panattieri.
Pozzo venait aider et soutenir Paoli. Non que le général lut aussi infirme qu’il le disait; non qu il fût, comme assurait Volney, un fantôme et un prête-nom. S il ne pouvait plus monter à cheval ni faire un mille à pied sur le meilleur des chemins, il gardait toutes les ressources d’un esprit sagace et subtil. Une anecdote que Napoléon aimait a raconter, prouve
que le vieux chef avait toujours sa vigilance, son adresse et sa ruse. Un paysan, chargé d’un message pour Corte par les adversaires de Paoli, est arrêté de poste en poste; mais il a de méchants haillons, il assure qu’il est pauvre et ne vit que d’aumônes, il se laisse fouiller, pose sa gourde à terre, excite, facilite les recherches. A Corte, les gendarmes décousent ses habits, défoncent son chapeau, ouvrent jusqu’à la semelle de ses souliers. Enfin, on avise Paoli. « Qu’a-t-il sur lui? demande le général. — Une gourde. — Qu’on la casse. » On la casse, on y trouve le message. « Paoli, dit Napoléon, n’était pas un homme facile à surprendre. »
Toutefois Paoli avait besoin d’un lieutenant jeune, actif et disert. Ce lieutenant fut Charles- André Pozzo di Borgo. Sa famille, bien que noble, n’avait ni fortune, ni renom, ni influence, et les Ajacciens ne la considéraient pas. Mais Pozzo, par son intelligence et grâce aux études juridiques qu’il avait faites à l’université de Pise, conquit la première place au barreau d’Ajaccio. Il savait plaire : lady Elliot le jugea fort agréable et le regardait comme le seul Corse qui fût réellement distingué. Secrétaire, par droit de jeunesse, du bureau de la noblesse corse, il rédigea presque seul le cahier des vœux et doléances de son ordre. Envoyé à Paris, avec Gentili, pour dénoncer Buttafoco et Peretti à la Constituante, il s’acquitta brillamment de sa mission, et Saliceti le recommandait vivement aux électeurs de 1791, en déclarant qu’il unissait aux lumières un patriotisme pur et qu’il avait durant son séjour à Paris servi la patrie dans l’assemblée plus utilement que tout autre. Paoli le ht élire troisième député à la Législative, lorsque Pozzo eut, pour le flatter, proposé dans le congrès de ne pas relâcher les prisonniers bastiais à cause de leur égoïsme.
Sur les bancs de la Législative, Pozzo se signala de nouveau et ce petit homme montra, comme disait un de ses collègues, autant de finesse dans l’esprit que dans la taille. Membre du Comité diplomatique, il provoqua par son rapport le décret de l’assemblée qui refusait de reconnaître la neutra-
I ité de l’Empire germanique. En même temps il ne négligeait pas ses intérêts personnels : il obtenait une indemnité de six mille livres pour un domaine national où il n’avait pas dépensé un sol, et il faisait nommer son frère secrétaire-interprète à la légation française de Toscane, commis aux bureaux du Directoire et aide de camp de Cesari.
Pozzo se plaignait d’abord de trouver dans la correspondance du général une sécheresse qui touchait à la défiance. Il le caressa, l’assura de sa reconnaissance, de sa vénération, de son amour, l’assura qu’il avait cette chaleur de patriotisme que le héros corse avait en 1769, et ce fut à Pozzo que Paoli dut son brevet de lieutenant général. Le député, ami du ministre Servan, avait remontré que ce grade était nécessaire au habbo qui « unirait ainsi la direction des troupes à son influence sur les Corses et serait à l’abri de toutes les intrigues qui se tairaient en sa présence ».
Peu à peu Pozzo s’empara de l’esprit de Paoli; il mena, dirigea tout, et Volney le nommait le moteur principal . « Paoli, a dit Pozzo plus tard, était la tête, et j’étais la main; egli capo, io mano. »
Un homme s’opposait au babbo, un homme en qui Paoli et Pozzo trouvèrent un rude jouteur. C’était Saliceti, un des personnages les plus remarquables de la Révolution, et 1 un des plus ignorés. Il s’observait toujours et avait pris l’habitude de ne dire que des choses insignifiantes; sa conversation n’offrait rien de saillant, et, de prime abord, il semblait vulgaire de ton et d’expression. Mais il avait de grands moyens et une haute capacité. Ministre de la police à Naples, sous le règne de Murat, il joua sur-le-champ le premier rôle, non seulement par son origine corse qui le faisait regarder comme un compatriote par les Napolitains, mais par ses aptitudes éminentes et, malgré son orgueil de conventionnel et le dédain qui perçait dans ses manières pour les dynasties nouvelles, par la souplesse merveilleuse de son esprit, par sa finesse, par sa sagacité, par la vigueur décisive qu’il déployait a 1 occa-
sion. S’il eût vécu, il aurait modifié le cours des événements en Italie, ne fùt-ce qu’en empêchant Murat de s unir aux alliés. « Vous ne savez pas, écrivait Napoléon a son beau-frère lorsqu’il apprit la mort de Saliceti, vous 11e savez pas ce que vous avez perdu, et de quelle ressource cet homme pouvait être dans un temps difficile; il était de ceux qui réussissent toujours. » Peu scrupuleux d’ailleurs, aimant, comme disait Joseph, l’argent avant tout, virant en chaque circonstance vers le plus fort, bon et sensible dans la vie privée et aimé de ses entours, froid et impitoyable dans la vie publique. C est lui ijui, à la veille du 18 brumaire, allait trouver Bonaparte en disant qu’il voulait organiser la résistance dans le Conseil des Cinq-Cents, mais qu’il reconnaissait la lutte impossible et venait s’offrir. C’est lui qui, se promenant avec Napoléon sur une chaussée étroite de la rivière de Gènes, avait l’idée de précipiter son compagnon dans la mer : « Nous étions seuls, racontait-il, et dix fois me vint la pensée de le jeter a 1 eau; un coup de poing, et le monde était changé. » A Corse, Corse et demi : Napoléon, empereur, éloigna Saliceti, tout en se servant de lui h
Élu député du tiers état lorsqu’il n’était qu’assesseur du tribunal de Sartène, Saliceti avait été en 1789 le chel des patriotes. De Paris, il suscitait l’insurrection bastiaise, et il obtenait le retour de Paoli qu’il défendait chaudement contre les attaques de Buttafoco : Paoli, disait-il, avait créé jadis un esprit public, un gouvernement régulier et une constitution qui était un roman au milieu de la servitude de l’Europe. Il n’éprouvait pour Paoli que respect et admiration. « La volonté de Votre Excellence, lui écrivait-il à la fin de la session, sera ma loi. » Fit, de son côté, Paoli déclarait qu’il aimait Saliceti comme un fils, louait publiquement son zèle, le félicitait d’avoir si ardemment « couru la lice de la liberté », le remerciait d’avoir déployé tant de dévouement et d’activité pour assurer à sa patrie les bienfaits d’une heureuse révolution. Il
1. Cf. Mémoires d'une inconnue, 258-261, et Mém. du roi Joseph, V, 384.
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consentit a protéger de son influence Arena, Pozzo di Borgo, Boerio que Saliceti nommait les députés de son cœur et les plus capables de servir la bonne cause. Il le fit élire procureur général syndic du département par 371 suffrages sur 377. Après Paoli, Saliceti était alors l’homme le plus populaire de son pays. Il passait pour un héros et pour un autre Paoli; on l’appelait le second libérateur de la contrée; on répétait qu’il avait su donner une grande idée des Corses et montrer qu’ils étaient dignes d’être Français et libres, que, sans lui, sans son mépris superbe des menaces et des flatteries de l’aristocratie, l’île n’aurait pas eu de l'Assemblée nationale la justice qu elle méritait.
Il était français, aussi français que Paoli. Au mois de juin 1791., après la fuite du roi, il partageait les émotions patriotiques de Paris et jugeait que la nation manifestait « une énergie et une fermeté au-delà de toute croyance », qu elle n’était plus faite pour porter les fers du despotisme et qu’en cas de guerre, l’Europe reculerait devant elle. Il avait avec autant de force que de justesse exposé les avantages que la Corse tirait de son union aAec la France. Si la Corse, disait-il, était isolée et indépendante, elle serait fatalement livrée aux factions, aux querelles passionnées, aux désordres de 1 anarchie, aux interventions et invasions de l’étranger; elle devrait établir un état militaire, une marine, une administration, une justice; elle succomberait sous tant de dépenses; elle serait ruinée dès La moindre guerre, et elle était aux portes de Tunis, d’Alger et de Gcnes. Ne valait-il pas mieux, ajoutait Saliceti, s’unir franchement à la France et jouir de sa puissance, s’associer à un empire dont « la masse donnerait a la Corse de la consistance », à un peuple qui pouvait par ses flottes protéger les côtes et par son pavillon assurer le commerce de l ile? Et il applaudissait à la formation des batailons de volontaires : deux mille citoyens corses recevant leur solde de la France, quoi de plus profitable?
Mais pendant qu’il était procureur général syndic du département, Saliceti fut blâmé par Paoli. Le général critiqua
parfois sa fougue, sa violence. Saliceti agissait, en effet, selon ses propres termes, avec toute vigueur, cou tutto il vigore. Mettre au besoin la loi en poche, procéder sans aucune formalité contre quiconque levait la tête, faire des exemples, telles étaient ses maximes, et dans sa correspondance de ce temps reviennent des expressions qui peignent son humeur autoritaire : en imposer aux gens, verser de l’eau dans leur vin, leur parler ferme et sec.
11 finit par souffrir impatiemment la toute-puissance du général. Lui aussi voulait dominer 1 île, et Yolney, ce grand connaisseur des choses et des hommes de la Corse, le nommait nettement le rival de Paoli. Vainqueur en septembre 1792 aux élections législatives, grâce à la maladie du babbo, il lut vaincu en décembre au renouvellement des administrations et il en conçut un vif dépit. Ses amis avaient échoué; ses collègues du Directoire n’étaient pas réélus; son beau-père Boerio n’obtenait pas la présidence du tribunal criminel. Enfin, il se sentait menacé. Le tout récent Governo qui se piquait de probité et se déclarait fièrement composé d’honnêtes gens, di buona gente, accusait l’ancien de malversations et de dilapidations. Saliceti savait qu’on lui reprocherait d’avoir cumulé trois traitements, comme Constituant, comme procureur général syndic et comme assesseur du tribunal de Sartène. 11 savait qu’on lui reprocherait d’avoir acheté le domaine d’Aleria, un des plus riches de la Corse, pour 70000 livres, bien au-dessous de sa valeur réelle, en éloignant les acquéreurs et en venant luimême au jour de la vente avec la force armée. Il savait — et les paolistes n’y faillirent pas quelques mois plus tard — qu’on l’accuserait d’avoir « tout bouleversé et diverti de la manière la plus désordonnée ». Vainement Andrei, le juste, le sage Andrei, mandait de Paris aux membres du Conseil général qu’ils devaient parler de leurs prédécesseurs avec moins d’acrimonie, que plusieurs d’entre eux avaient siégé dans la précédente administration, qu’après avoir approuvé les comptes, ils ne pouvaient aujourd’hui les censurer ni les reviser avec rigueur. Pozzo s’indignait bruyamment contre le
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second Directoire ou Directoire de Saliceti qui s’était endetté de sommes immenses et n’avait ni laissé de fonds, ni réparti les impositions. « Nous vérifierons l’état des choses, disait-il sur le ton de la menace, nous ne déguiserons rien et, s’il le faut, nous défendrons le peuple des mauvaises impressions que l’inconcluite des administrateurs aurait pu faire naître à Paris. » Nobili Savelli s’écriait que chacun frémissait d’horreur à la vue des négligences de l’ancien Conseil : l’argent public dissipé il profusion, des lettres de grande importance restées depuis plusieurs mois sans réponse, les emplois des bureaux plus chèrement rétribués qu’au temps de l’intendant; « quand tous les faits seront connus, le peuple ouvrira les yeux sur le mérite de certains prétendus aigles de génie et sur leur désintéressement affecté ! » Paoli proclamait le contentement que lui inspirait la nouvelle administration : elle recueillait les applaudissements du peuple, agissait avec une extrême impartialité, expédiait les affaires aussi promptement que possible, obligeait les autres corps administratifs à la même exactitude et à la même diligence.
Saliceti devait donc pour sa propre sûreté combattre Paoli, Pozzo et les nouveaux administrateurs, et il avait résolu de les combattre énergiquement. De Paris, il écrivait à Napoléon qu’il regardait les dernières élections comme une véritable contre-révolution, mais qu’il n’était pas effrayé, qu’a quelque chose malheur est bon, que les résultats seraient heureux pour la liberté du pays, que dans trois ou quatre mois les nuages qui couvraient l’horizon se dissiperaient entièrement.
Il avait un puissant auxiliaire et allié, un homme habile et très souple, déterminé à tout, l’avocat Barthélemy Arena, son suppléant aux États-Généraux, le même qui s’était, avec audace et aux applaudissements de Napoléon, emparé de l’Isle-Rousse à la fin de 1789. Secrétaire de l’assemblée électorale d’Orezza, Arena s’était signalé dans ce congrès par les adulations qu’il prodiguait à Paoli : il proposait de lui ériger une statue au chef-lieu de la Corse, et lorsque le général objectait que' sa
carrière n’était pas terminée et qu’il pourrait exciter plus tard des sentiments fort différents, Arena déclarait que la gloire du babbo ne serait en aucun temps obscurcie et qu un si grand citoyen ne variait pas dans ses principes. Aussi lut-il élu administrateur du département, membre du Directoire, procureur général syndic provisoire en l’absence de Saliceti, et ce dernier le recommandait de Paris en 1791 au choix des électeurs : Arena, disait-il, avait trop d’ennemis en Corse, et, s’il y restait, il 11e serait pas aussi utile qu’à la Législative. Arena fut nommé, mais il croyait obtenir le premier siège et assurait qu’il aurait quarante voix de majorité; il échoua contre le neveu de Paoli, Leonetti, et il dut s’estimer heureux de passer le cinquième sur six, au deuxième tour de scrutin, après avoir humblement sollicité le général.
Au fond, Paoli le méprisait. « J’ai eu pour l’avocat, avouait-il, une injuste partialité, mais je n’avais pas au milieu des circonstances difficiles de la patrie toute liberté dans le choix des sujets. » Il savait qu’Arena, maître de l'Isle-Rousse et des magasins publics de la ville, n’avait jamais rendu compte de soixante mille francs qu’il avait eus en main, que nombre de Corses l’accusaient de précipiter la Révolution parce qu’elle lui promettait à la fois quittance et récompense, qu’il avait provoqué par ses insolences l’insurrection de Dastia, qu’il se conduisait ainsi que ses frères à l’Isle-Rousse et dans le pays d’alentour de la façon la plus insultante et la plus despotique : « la Balagne, écrit le général, ne peut souffrir les Arena. » L’affaire du 29 février et du 1er mars 1792 fit éclater la brouille. Un frère de Barthélemy, Philippe-Antoine, était maire de l’Isle-Rousse et les Arena dominaient la municipalité de l’endroit. Mais aux Arena s’opposaient les Savelli, dont l’un était procureur-syndic et l’autre administrateur du district. La municipalité avait arrêté que les hommes armés n’entreraient pas dans la ville. Un certain Franceschini, commis du Directoire, qui portait un fusil, voulut franchir la barrière; Philippe-Antoine lui représenta qu’il violait les règlements de police. Le commis riposta par des injures et fut incarcéré. Le
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Directoire ordonna de le relâcher. Philippe-Antoine répondit qu'il consulterait la municipalité. Mais la résolution des municipaux tarda trop longtemps au gré du Directoire : il décida l’arrestation du maire et requit des gardes nationales du distiict qui vinrent entourer 1 habitation des Arena et tirèrent sur les fenêtres. Philippe-Antoine se soumit. Pendant qu’on le conduit en prison, le peuple envahit sa maison et la pille. Deux Arena, poursuivis par des coups de feu, trouvent heureusement sur le rivage un bateau qui les transporte à Calvi. Leur mère et leur nièce se réfugient chez un luge du
tribunal. Les murs de la ville sont démolis : plus d’enceinte, s’écrie la foule, et il bas ce recinto où les Arena s’abritaient pour cabale r a 1 aise et exercer impunément leurs monopoles et leurs trafics lucratifs!
Barthélemy Arena s éleva, de Paris, contre cette « énorme prévarication » et il obtint gain de cause. Saliceti et le Directoire du département suspendirent les administrateurs du district de 1 Isle-Rousse, et leur arrêté fut confirmé par une proclamation du roi et par un décret de la Législative. Mais, si Paoli, alors à Monticello, avait envoyé de la garde nationale qui rétablit l’ordre et dissipa l’attroupement, les Arena l’accusaient d’avoir trop tardé, et sûrement Paoli n’était pas fâché de la leçon qu’ils avaient reçue : « Ils se fiaient à la protection de Corte, disait-il, et ils ont connu leur néant. » Exaspéré, Barthélemy Arena jura de se venger. Il écrivit à Paoli que les Arena avaient toujours bien mérité de la patrie, que les Savelli foulaient aux pieds les lois les plus sacrées de l’empire français, et que le général, en laissant commettre sous ses yeux 1’ « atroce attentat » de l’Isle-Rousse, avait à jamais terni sa gloire.
Il devint dès lors l’ennemi mortel de Paoli. Il le combattit avec la même chaleur qu’il le défendait naguère. Il rompit avec ses collègues de la Législative, Pozzo, Peraldi, Boerio, Pietri, Leonetti, et lorsque ces cinq députés de la Corse prièrent Servan, au mois de juin 1792, d’employer Cesari comme maréchal de camp sous les ordres de Rossi et d’engager
Rossi à se concerter dans toutes les grandes mesures avec Paoli, qui était « investi de la confiance la plus méritée », Arena refusa de signer ce mémoire. Il prit à tâche de diffamer Paoli, de le représenter comme un traître au ministre de la guerre et aux jacobins de Paris. « Je suis jacobin, mandait-il à Cesari, et cela suffit pour vous convaincre que j’ai bien des partisans pour soutenir quelque motion. » Au retour de 1 expédition de Sardaigne, il rejeta faussement sur Paoli les fautes des chefs et des soldats. Pourquoi Paoli avait-il empêché les volontaires corses de se rendre en Sardaigne? Si ces bataillons avaient rejoint l’armée, les troupes de débarquement, plus nombreuses, n’auraient-elles pas emporté Cagliari? Et il courut la côte de Provence, pérorant dans les clubs, insérant des articles dans les journaux de Marseille et d Avignon. « Oui, c’est moi, disait-il dans une lettre imprimée et adressée à ses compatriotes, c’est moi qui ai dénoncé Pascal Paoli de Rostino à la Convention nationale, au Conseil exécutif et aux sociétés populaires de France. » Il ne cessait de dire que Paoli semblait plus un pacha qu’un général constitutionnel, que Paoli entretenait auprès de sa personne une compagnie de gardes nationales soldées ou plutôt de gardes du corps dont il se servait pour imposer au peuple et commettre impunément des violences envers les particuliers, que Paoli voulait introduire dans les citadelles de Corse une force supérieure de garde nationale, et qu’il fallait déjouer ce funeste projet en appelant â l’armée du Midi les deux meilleurs bataillons de volontaires corses qui seraient remplacés dans file par des bataillons du continent.
Ses frères se mêlaient activement à la querelle. Joseph Arena, lieutenant-colonel du 4e bataillon corse, déclamait publiquement contre Paoli, et, au mois de novembre 1792, le général le mettait aux arrêts, l’envoyait à l’armée du Midi en disant que cet officier avait peu d’expérience dans le service et tâcherait sans doute d’effacer ses torts par quelque belle action contre les ennemis. Mais Joseph Arena, autorisé par Brunet à participer à l’expédition de Sardaigne, venait à Calvi
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pour lever des volontaires, et lorsque Paoli commandait de l’appréhender au corps, lorsque Achille Murati se présentait pour exécuter l’ordre de Paoli, Joseph et ses amis tiraient l’épée et regagnaient leur vaisseau en criant à la tyrannie.
Gentili, ce Gentili que Napoléon chargeait plus tard de reconquérir la Corse et qu’il regardait comme un homme sage, prudent, estimé des habitants de l intérieur et investi de la confiance des montagnards, Gentili se joignait à la faction que Pozzo appelait la faction Arena-Saliceti, la fazzione Arena-Salicetaria. 11 aimait Paoli; il l’avait accompagné sur la terre d'exil ; il était son secrétaire, son confident, son intime ami, et a la fin de 1789 il s abouchait avec les ministres de Louis XYI pour obtenir son retour. Comme Paoli, il avait acquis la conviction que son île natale ne pouvait prospérer sans s’unir à la France; « c’est de la France, disait-il, que les Corses doivent attendre le bien de leur patrie ». Jusqu’au dernier moment, il crut à la loyauté de Pao li. Il écrivait le 28 février 1793 à Andrei que le babbo avait l’âme trop grande pour trahir et « gardait les mêmes sentiments pour l’intérêt et la connexion que les Corses devaient avoir avec la France ». Mais, comme membre de l’ancien Directoire, il était violemment attaqué par la nouvelle administration, et il regrettait que Paoli se fut engagé dans un « mauvais pas » et laissé séduire par des « pervers » qui l’entouraient. Lorsqu’il eut été nommé par Saliceti lieutenant-colonel en premier cl’un bataillon de chasseurs, il s’éloigna pour toujours du général.
Un Français de grand renom se faisait l’allié de Gentili, d’Arena, de Saliceti, ou du moins se liguait avec eux pour combattre Paoli. C’était Volney. Il comptait obtenir en Corse une fonction importante, être élu soit président du Conseil général, où l’intérêt national, disait-il, lui ordonnait d’arriver, soit procureur général syndic du département, et il prétendait être élu à l’unanimité des suffrages. Il échoua, parce qu’il passait pour hérétique comme auteur des Ruines et pour
observateur dangereux à titre de Français. Cet échec le blessa profondément. « Parlez-moi d’Ajaccio, écrivait-il une année auparavant; Ajaccio a fait ma conquête; le terrain ondulé de la commune de la Mezzana, les vastes pentes des montagnes de Bastelica, les collines de la Confina et cette belle plage maritime sont dignes des plus belles contrées de la France, et désormais il ne dépendra plus de moi d’être Corse entièrement et pour la vie! » Cet enthousiasme s’était dissipé. Inutilement Paoli essaya de le consoler, de le rapaiser en lui offrant une place dans un Comité qui rechercherait les moyens d’exécuter dans Pile les décrets de la Convention. Volncy ne voulut rien entendre. 11 quitta son domaine de la Confina, ses « petites Indes » aux sites si divers et, au mois de février 1793, regagna la France, brouillé avec la plupart des personnages considérables du pays et notamment avec Masseria, qui le qualifiait de « vilain petit accoucheur » et « d’âme de boue », rebuté de la Corse et des Corses, disant pis que pendre du pays et des gens, assurant qu’il n’avait pu même goûter quelques instants de bonheur champêtre. « 11 est enragé, arrabbicito, mandait Paoli à Andrei, et veut qu’on dise de lui genus irrilabi/e vatum. »
Saliceti était en route pour la Corse lorsque Volney revint à Paris. Le philosophe exprima son avis sur les affaires de Corse sans ménager personne, pas même Saliceti.
Il se rendit le 22 février à la séance du Conseil exécutif provisoire pour y communiquer ses vues sur la situation de l’ile et particulièrement sur les dispositions de Paoli.
Le 1er mars, dans les couloirs de la Convention, il déblatérait contre le général en présence des députés corses et de plusieurs autres. « Je ne souffrirai pas, lui dit Andrei, que vous calomniiez et ma patrie et un homme à qui nous devons tant. » Luce Casablanca et Moltedo approuvaient Volney, le premier nettement, le second d’une façon embarrassée. Toutefois Casablanca remarquait que sans Paoli la Corse eût été en feu. Volney s’emporta. 11 déclara que Paoli gouvernait l’île despotiquement. « Paoli, conclut-il, n’a fait que brouiller;
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c’est un tergiversateur ; il n’a jamais aimé la France et il n’aime pas notre République; c’est un franc égoïste qui se f... de moi, de vous et de tout le monde! »
Yolney alla plus loin. Il publia dans le Moniteur des 20 et 21 mars un Précis de l'état de la Corse, pour « présenter à la nation entière un tableau de cette portion d’elle-même ». Il attaquait Saliceti autant que Paoli : Saliceti, disait-il soit hautement, soit à mots couverts, avait avec les députés et le Directoire du département dissimulé les choses, avait concentré les places et les traitements dans les mains de quelquesuns, avait soutiré au trésor français un argent immense, avait porté les dépenses de l’ile au décuple de sa contribution. Mais Volney accusait en même temps le babbo et assurait qu’un « machiavélisme astucieux » 1 opprimait la liberté du peuple corse et dévorait la fortune du peuple français, que Paoli avait une garde de cinquante hommes et se faisait appeler Excellence, qu’il llattait la vanité de ses compatriotes et les exhortait à l’indépendance.
Comme Yolney, comme Arena, comme Saliceti, Napoléon devait se prononcer contre Paoli. Mais s’il aimait Yolney et goûtait ses écrits, il blâmait le revirement d’opinion qui s’était fait dans l'âme du philosophe : « Vous savez, disait-il à Quenza, que nous n’avons pas lieu de nous louer de Yolney. » 11 avait glorifié l’ardeur révolutionnaire d’Arena et en 1792, à Paris, il écoutait complaisamment les doléances du législateur jacobin; mais il le connaissait cupide, rapace, dénué de scrupules, et il s’en souvint toujours. L’homme sur lequel il se réglait et qu’il avait résolu de suivre était Saliceti.
Il avait dans la fougue de sa jeunesse voué au député du tiers une vive admiration. Lorsque Saliceti publia sa Réponse
1. Le mot que Volney emploie déjà dans une lettre à Cesari, fit fortune. Lacombe-Saint-Michel nomma Paoli « le rusé et machiavélisle roi de Corte », et Joseph Bonaparte le qualifia de « vieillard machiavéliste ». Saint-Martin parla de la politique « machiavélisque » des rebelles, et Orbecchi Pietri, « du crédit que Paoli a su se maintenir par des artifices tirés du machiavélisme le plus constant ».
au libelle et aux délations de Buttafoco contre Paoli et les patriotes corses, Bonaparte la lut avidement. Il 1 avait sous les yeux en composant sa Lettre à Buttafoco, et ce factum sei\it de canevas à sa diatribe. C’est cl après Saliceti qu il tiace son rapide tableau de la vie de Buttafoco. Comme Saliceti, Napoléon raconte que Buttafoco eut de Paoli une mission de confiance à Versailles, qu’il accompagna l’expédition de Chauvelin, sans se soucier du généreux refus de Royal-Coise, et qu’il reçut le prix de sa trahison. Comme Saliceti, Napoléon rappelle que Buttafoco, appuyé de Narbonne-Fritzlai , fit envoyer dans l’île son beau-père Gaffori, mais que Bastia se révolta et qu’Arena courut en Balagne. « Vous transplantiez en Corse, dit Saliceti à Buttafoco, le régime féodal de France », et Napoléon répète avec Saliceti : « Nous vouliez assujettir la
patrie à l’absurde régime féoclak »
Le Discours de Lyon porte également la trace de cette Réponse de Saliceti à Buttaloco. Le général Paoli, écrivait Saliceti, « osa espérer de faire renaître parmi les Corses les beaux jours de Sparte et d’Athènes ». Napoléon prend cette phrase à Saliceti : « Paoli fit un moment renaître au milieu de la Méditerranée les beaux jours de Sparte et d Athènes. » « La forme du gouvernement national, lisons-nous encore dans la Réponse de Saliceti, se rapproche a certains égards de la constitution française décrétée en 1789. » Napoléon dit pareillement dans le Discours de Lyon que Paoli établit une constitution fondée sur les mêmes principes que 1 actuelle.
Les deux hommes firent connaissance. Ils se virent tantôt à Ajaccio où Saliceti vint au mois de mars 1792 installer les compagnies de volontaires, tantôt a Corte. Lorsqu il gagna le continent pour siéger à la Convention, Saliceti eut avec Napoléon un sérieux entretien, et 1 olficier d artillerie, dit un contemporain, noua, pour être au courant de tout et comme à jour, « per essere al giorno cli tutto », une correspondance avec Saliceti. Le 9 janvier 1793 le conventionnel mandait les événements à Bonaparte, lui donnait des avis qui « serviraient clc guide à sa conduite », lui promettait que la Conven-
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tion « sévirait en Corse même plus que partout ailleurs contre ceux qui s’écarteraient de la ligne étroite de la loi », que la liberté serait bientôt consolidée dans l’île, que les hommes qui comptaient sur la dissolution de la République seraient « engloutis dans l’abîme qui se creusait sous leurs pas ». Il priait Napoléon de se fier à lui : « Je désire, mon cher ami, que vous me fournissiez l’occasion de vous prouver combien j’ai à cœur de vous donner une marque d’amitié. Vous pouvez ici compter entièrement sur moi, et peut-être je ne serai pas tout à fait inutile. Adieu, je vous embrasse avec votre frère et toute votre famille. »
De même que Saliceti et sous son influence, Napoléon se persuada que la Corse ne pouvait, ne devait pas être indépendante, et, selon le mot de Lucien, ses idées de fortune et d’ambition se tournèrent à jamais du côté de la France. Vainement une loi du 2 septembre 1792, rendue pendant son séjour à Paris, avait révoqué le bail emphytéotique de la maison Bolclrini et du bien de Milelli et restitué à la nation ces deux domaines qui appartenaient à l'instruction publique avant que le roi les eut en 1785 concédés aux enfants mineurs de Charles Bonaparte. En toute circonstance, Napoléon manifestait son attachement à la France. Elle était la « mère patrie » ; elle était, comme il dira plus tard à Sainte-Helènc, son étoile polaire. Il parlait avec enthousiasme des victoires que les républicains français, les nôtres , remportaient sur le Rhin et la Sambre. « Nous repousserons, écrivait-il un jour, les efforts de l’Europe entière. » Quoiqu’il ne fût pas délégué, il assistait aux élections de Corte qui renouvelèrent au mois de décembre 1792 l’administration du département. Plusieurs membres du corps électoral prétendirent que les lois du continent ne convenaient pas h la Corse : « Nous ne voulons donc pas être Français, s’écria Napoléon, Ditnque non voghanio esser Francesi! » — « Nous ne pouvons, lui répondit-on, approuver certains décrets. » — « Quoi, reprit le jeune homme, nous ne serons donc pas Français, Dunque non sareuio Francesi! », et il prononça ces paroles d’un ton ferme et décidé
qui fit impression sur ses auditeurs. Dès qu'il sut l’exécution de Louis XVI, il devina que nombre de Corses se détacheraient de la République : Paoli ne disait-il pas dans ses conversations que les Corses devaient être les ennemis des rois, mais non leurs bourreaux, et Muselli, dans son oraison funèbre de Clément Paoli, que le détestable régicide excita l’indignation des insulaires et fut à la fois le principe et la conséquence des horreurs révolutionnaires? Napoléon tint alors ce langage à Sémonville : « J’ai bien réfléchi sur notre situation; la Convention a sans doute commis un grand crime et je le déplore plus que personne; mais, quoi qu’il arrive, la Corse doit toujours être unie à la France; elle ne peut avoir d’existence qu’à cette condition; moi et les miens, nous défendrons, je vous en avertis, la cause de l’union b »
Paoli n’avait rien fait pour le retenir. 11 avait semblé de prime abord éprouver pour Napoléon sympathie et amitié. Il le louait avec effusion, et se souvenant peut-être d’une phrase de Bosw ell, se l’appelant que le voyageur anglais le comparait à ces hommes qu’on ne trouve que dans les Vies de Plutarque, « Napoléon, aurait-il dit, tu n’as rien de moderne et tu n’es pas de ce siècle; tes sentiments sont ceux d’un héros de Plutarque; courage, tu prendras ton essor! »
Mais peu à peu ses dispositions favorables avaient changé, et il donnait des signes de mauvais vouloir. Peut-être avait-il sur le cœur un mot cruel du jeune Bonaparte. Il lui montrait à Ponte-Novo les positions qu’il occupait dans la journée du 9 mai 17C9 qui fut la dernière de l’indépendance corse, et son compagnon n’avait pu s’empêcher de remarquer : « Le résultat a été ce qu’il devait être. » Peut-être reprochait-il à Napoléon un acte de désobéissance, sinon de rébellion. On raconte qu’à Coite, devant l’avocat Tiberi et trois officiers du 4e bataillon de volontaires corses, Grimaldi, Colonna-Leca et Rocca, une vive explication eut lieu entre Paoli et Napoléon. Le général aurait sommé Bonaparte de rejoindre le 4e régiment