CHAPITRE I
Nous le voyons folâtrer, avec les fils du « Closier » René Boileau, sur les terrasses et dans les cours ou jardins de la Véronique, dégrader les locaux où l’on élevait des vers à soie, et changeant hardiment leur destination, y entretenir des perdrix.
Il prend ses ébats tantôt au bord de la majestueuse « rivière de Loire », tantôt sur les coteaux couverts de vignes et de jeunes taillis qui dominent l'habitation paternelle. Arrivé au sommet de ces douces collines, il peut contempler, dans toute son étendue, le point de vue, à bon droit renommé, qu'offre en ce lieu la vallée de la Loire.
A ses pieds, le fleuve nonchalant épanche avec lenteur ses ondes bleues, qui se grossissent bientôt du tribut que lui verse le Cher par un de ses bras. Un peu sur la droite, l’île César tempère par ses vertes frondaisons la monotonie de cette vaste étendue d’eau. Au fond du paysage, derrière la Loire et le Cher, dont se confondent les vallées géminées, les coteaux de Savonnières se dressent, habillés de futaies sombres et profondes, sur lesquelles tranche la blancheur éclatante du château de Villandry.
A gauche, la vue s'étend sans obstacle sur le cours du fleuve tout égayé d’ilots verdoyants et bordé de gracieuses maisons. C'est la direction de la ville de Tours, située à quatre lieues, et signalée aux regards par les tours de Saint- Gatien, qui s’estompent dans la brume à l'horizon.
Ces tableaux si variés, empreints à La fois de majesté et de grâce, étaient dignes d’inspirer un artiste. On aimerait à p'acer dans ces beaux cantons le berceau d’un poète, et
1 Courier aimait à décrire ce site qui était resté gravé dans sa mémoire et pour ainsi dire dans ses yeux. « C’est une maison charmante à Saint-Cyr, sur le chemin de Luynes, tu dois te rappeler cet endroit sur la colline à mi-côle. On voit Tours et toute la Loire », à Madame Courier, 13 nov. 1816. Edit. Sautelet, £. II, page 126.
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s’il est vrai de dire que Le premier paysage que l’on a contemplé dans son enfance forme « comme la toile de fond éternellement fraîche de la mémoire ! », il semblerait que de tels spectacles aient dû présider à l’éclosion du génie d’un André Chénier ou d’un Lamartine.
Si Courier n’eut rien d’un poète, du moins le panorama de la Véronique dut contribuer à lui inspirer l'amour de la nature qui fut, avec le goût de l’Antique, la plus vive de ses passions artistiques.
Mais si la nature le touche, la destinée de l'homme ne peut le laisser indifférent. Tandis qu’il contemple ces fertiles campagnes, enrichies par le labeur du paysan, en lui s'éveillent des idées utilitaires et pratiques qui sont en harmonie avec les doctrines philanthropiques du siècle. Le bien-être de l’homme, de l'artisan, telle doit être la fin dernière de l’activité sociale. Tout doit tendre à rendre la vie plus facile au cultivateur, qui embellit la nature grâce à ses travaux. Telle était la leçon qui se dégageait du spectacle des choses pour un fils de l'industrieuse Touraine : les vignerons pressaient le raisin müûri sur leurs coteaux, les ouvriers du bourg de Cinq-Mars forgeaient le fer ou mettaient en mouvementles métiers à tisser, d’autres dévidaient la soie des cocons, des carriers extrayaient des pierres meulières, la roue du moulin écrasait le blé, et, sur le cours même du fleuve, le service incessant de la batellerie attestait la puissance du labeur humain. Cet enseignement ne devait pas être perdu pour le futur vigneron de la Chavonnière. 11 devait s'intéresser plus tard au sort de ces modestes travailleurs, en faire, pour ainsi dire, les héros de ses pamphlets, et, pour cela, les idéaliser en peignant leur patience, leur douceur, leur résignation à tout régime supportable.
Cependant le souci des études et de l’avenir de son fils
1 Louis Arnould. Racan.
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décida M. Courier à s'établir à Paris où il pourrait trouver les maîtres capables de compléter l'instruction de l'enfant. Cet exode eut lieu vers la fin de l’année 17841. La famille Courier vint habiter place de l’Estrapade dans la paroisse de Saint-Étienne-du-Mont. Toutefois elle ne rompait pas les liens qui l’attachaient à la Touraine ; elle y conservait non seulement l’aimable closerie de la Véronique. mais aussi la terre et fief de la Filonnière, dans la paroisse de Luynes, avec sa dépendance la Houssière. Bien que ce beau domaine n'eût été acquis qu’en 1782, Paul-Louis Courier le considérera plus tard comme son « manoir paternel »°. C'est là que sera, dit-il, son « domicile de droit selon le code » * ; c’est à cette terre, en outre, que se rattacheront les souvenirs les plus poétiques etles plus doux de son enfance. Il viendra d’abord y passer ses vacances, plus tard s’y reposer entre deux campagnes, enfin, c’est en visitant cette propriété qu’il concevra l'idée d’écrire le premier pamphlet d'où lui viendra la célébrité.
En arrivant à Paris, M. Courier donna au jeune Paul- Louis les meilleurs maîtres. 11 se préoccupa tout d’abord de l’enseignement des mathématiques qui avaient élé, jusqu’à ce jour, assez négligées dans l'éducation de son fils. Mais il ne voulut pas que celui-ci renonçât aux hbumanités. Agé de treize ans, l’enfant entendait bien le latin et possédait les éléments du grec. Il importait de développer ces connaissances acquises assez vile grâce à d’heureuses dispositions. M. Courier s’adressa donc à l’un des plus savants hellénistes de l’époque, Vauvilliers', qu'il avait
1 Archives de la justice de paix de Langeais, 28 frimaire et 7 nivôse an III.
2 À Messieurs du Conseil de préfecture à Tours.
3 [bid.
# Jean-François Vauvilliers était fils d’un professeur estimé, qui avait succédé à l’abbé Vatry dans la chaire de lecteur et de pro-
peut-être connu avant de quitter Paris pour aller vivre en Touraine.
Doué d’un esprit très pénétrant et très délié, il était digne de former un élève tel que Paul-Louis. Dans son Essai sur Pindare, il ne visait à rien moins qu’à réhabiliter ce grand poète calomnié par la critique des xvi° et xvur* siècles; qu’à reviser le jugement sommaire d’un Perrault confirmé par Marmontel'. [1 démontrait très bien que l’har-
fesseur de grec au Collège de France. Il remplaça son père en 1766. Helléniste passionné, il fit une incursion dans le champ de la science politique en publiant, en 1769, son examen historique et politique du gouvernement de Sparte. Il y réfutait les opinions de Mably sur l'excellence du gouvernement de Lacédémone. Plus tard, il fit de la politique l’objet de ses plus sérieuses méditations. Cependant, il étudiait avec amour les écrivains grecs qu'il était chargé d'interpréter devant ses auditeurs du Collège royal. Il avait publié des extraits d'auteurs grecs à l’usage de l’École militaire (6 vol., 1768); mais un de ses titres principaux à l'attention du monde savant, ce fut son Essai sur Pindure imprimé en 1772. Cet ouvrage comprend un discours et la traduction de plusieurs odes accompagnées d'analyses et de notes. Vauvilliers y fait preuve d’une érudition solide et d'un esprit subtil. Le texte de Pindare est étudié par un savant qui connaît les travaux des scholastes et des grammairiens anciens aussi bien que ceux de la critique moderne.
! La tâche semble aisée. Que valent en effet les appréciations d'écrivains qui entendaient mal le grec? Mais de tous ces jugements sur Pindare, le plus fâcheux c’est celui de Boileau, pour qui le principal mérite du poète consiste dans l'harmonie de ses mots et de ses phrases. Vauvilliers refuse nettement pour Pindare le bénéfice de celte apologie maladroite. Il étudie de près les odes triomphales et y démêle deux choses très distinctes quoique liées avec art. « Ces deux choses sont d’abord le sujet, ou, pour mieux « dire, l’occasion du poème prise de la victoire même; puis l’ob- « jet particulier du poète, pris dans la personne de celui qu’il cé- « lèbre, dans son caractère, dans ses mœurs, dans ses vertus, ou « dans ses défauts personnels, ou dans les circonstances qui l’en- « vironnent, et dont Pindare profite pour le défendre et le justi-