CHAPITRE IX
la Cour de Naples à des imprudences et des compromissions qui justifieraient plus tard une agression violente de l'Empereur. Ainsi, il y eut un revirement complet dans les instructions transmises à Saint-Cyr.
En exécution du traité, il dut quitter son quartier général de Barletta le 9 octobre 1805, se dirigeant vers Padoue. Courier ne l’accompagnait pas ; il demeura quelques jours encore à Barletta, mais il avait fait partir devant lui ses équipages, et l’un de ses chevaux, confié aux soins d’un sous-officier d'artillerie nommé Costolier. De là, cette amusante lettre où il donne à ce maréchal des logis des nouvelles de sa maîtresse!. Il s’occupe des intérêts de cette femme afin qu’en retour Costolier prenne bien soin de son cheval, un de ces beaux et bons chevaux achetés à Plaisance. Quelques jours plus tard, il rejoignit à Pescara le quartier général et, marchant vers Ferrare, fut à Bologne, avec le général d'artillerie Salvat*, dès le 14 novembre, tandis que Saint-Cyr arrivait à Padoue. Jamais partie de plaisir ne fut plus gaie pour Courier que cette expédition; Salvat avait trouvé à Ancône « une Vénitienne égarée » dont il ne se séparait plus. Grâce à sa connaissance de l’italien, le chef d’escadron fut bientôt l’intime ami de la belle, avec laquelle il échangeait mille propos fous à bâtons rompus, des spropositi se terminant par des risate syjangherate, c’est-à-dire par des rires à se « désopiler la rate ». Il ne se gênait point avec celle aimable créature qu'il poursuivit un jour dans son appartement en lui disant, « sans fleur de langage », le prix qu’il mettait à sa retraite et dont il obtint enfin cette concession : « dunque fa presto ». Malgré cette
1 « Comme vous avez soin de mon cheval, j'ai soin ici de votre maîtresse ». Barletta, 15 octobre 1803.
2? Salvat ou plutôt Salva, né en 1744, général de brigade du 411 janvier 1800, mort de maladie à Sessa dans le royaume de Naples, le 5 mars 1806.
brutalité toute conquérante, on doit dire que Paul-Louis goûtait surtout auprès de la belle fiile le plaisir de la conversation dans une langue qui le ravissait {.
Cependant Saint-Cyr, qui voyait d’un fort mauvais œil ce « ménage » de ses officiers, ne pensait, pour sà part, qu'aux affaires sérieuses. Depuis qu'il avait conduit son armée à Padoue, il se trouvait sous les ordres de Masséna dont il formait l'aile droite. Il se rendit jusqu’à Gradisca sur l’Isonzo, où le maréchal avait établi son quartier général, se disposant à attaquer l’arrière-garde autrichienne à Gorizia. Il fut convenu, dans cette entrevue, que pendant ces opérations de Masséna, Saint-Cyr bloquerait la ville et les lagunes de Venise où les Autrichiens s’étaient renfermés sous le général Bellegarde. Il avait sous ses ordres une fort pelite armée comprenant l’ancienne division Verdier, qui étail passée sous le commandement du général Reynier, la division Lecchi et la brigade polonaise de Peyri. Son quartier général était à Stra, non loin de Padoue, sur la rive droite de la Brenta.
Le blocus de Venise était à peine formé lorsque Saint- Cyr apprit l'approche inopinée d’une division ennemie commandée par le prince de Rohan. Ce prince avait réalisé le projet audacieux de traverser lès défilés du Tyrol pour échapper au corps du maréchal Ney, lancé à ses trousses, et il espérait, perçant la ligne occupée par l’armée de Masséna, venir tendre la main à Bellegarde. Parvenu à Castelfranco, il touchait à la réussite complète, et cette retraite hardie aurait été citée parmi les faits de guerre les plus remarquables. Il n'était plus en effet qu’à sept ou huit heures de marche de la division Reynier qui allait se trouver prise entre deux feux. Si cette éventualité se fût réalisée, la droite de Masséna eût été coupée, puis écrasée entre Rohan et Bellegarde.
! « Son vénitien est quelque chose qui vraiment me ravit ».