CHAPITRE X
rement: ». Qui ne se rappelle, au milieu de ce village dévasté, Paul-Louis « enrageant » de ne trouver ni feu ni souper, et cherchant à prendre patiencela plume à la main, tandis que le général inlassable griffonne l’histoire de la journée dans la chambre nue d’une maison pillée? La description si impressionnante qu'il nous a laissée est conforme à celle de Griois; mais lé major n'écrit pas à jeun, il a composé son récit longtemps après, sur des notes qu'il avait conservées : l'impression est non pas affaiblie, mais moins aiguë; des deux côtés, c’est le même désordre qui suit une bataille, la même promiscuité des vainqueurs et des vaincus. Écoutons Griois :
. « C'était sur ce point que l'ennemi avait fait sa retraite et beaucoup de soldats y étaient restés. Ils se trouvaient pêle-mêle avec les nôtres. Des officiers de l'artillerie napolitaine étaient dans la maison où je m'établis et nous mangeimes tous ensemble un souper que l'appétit rendait excellent et qui fut accompagné de très bon vin. Il y eut pendant toute lanuit un tapage horrible; les militaires enfonçaientles portes des habitants qui refusaient deles recevoir ».
Rappelons-nous maintenant la page classique de Courier:
« On pille fort dans la ville et l'on massacre un peu. Je pillerais aussi, parbleu, si je savais qu'il y eût quelque part à manger. J'en reviens toujours là mais sans aucun espoir. L'écriture continue, ils n’en finiront point... Nous sommes dans une maison pillée; deux cadavres nus à la porte, sur l'escalier, je ne sais quoi ressemblant assez à un mort. Dans la chambre même, avec nous, une femme violée,"à ce qu'elle dit, qui crie, mais qui n’en mourra pas, voilà le cabinet du général Reynier; le feu à la maison voisine, pas un meuble dans celle-ci, pas un morceau de pain. Que mangerons-nous ? Cette idée me trouble* ».
1 Griois, op. cil., p. 289. 2 Edit. Sautelet, I, p. 100.
Après cette victoire, bien que l’ennemi fût en fuite, les Calabres restaient frémissantes et peu sûres. On avait à craindre des rassemblements de brigands ou de paysans armés, ces derniers se montrant partout menaçants. Pour continuersans danger sa marcheenavant, legénéralchargea donc Verdier de balayer, au moyen du 6° de ligne, la route interceptée, depuis Cosenza jusqu’à Nicastro. Verdier s’acquitta de cette mission avec fermeté, et, après avoir rouvert les communications entre Cosenza et Monte-Leone, il adressa, du quartier général de Scigliano, un rapport à Joseph. Ce document inédit dépeint assez exactement l’état de la Calabre insurgée contre nous pour qu'il semble à propos d’en citer quelques passages, celui-ci par exemple :
« La colonne du centre, où je me trouvais, arriva devant « Sovaria à onze heures du matin; aussitôt qu'elle fut « aperçue par l'ennemi, le tocsin sonna dans ce village «et autres voisins; le tambour fut aussi entendu, et, «au même instant, toutes les montagnes environnantes « furent couvertes de ces gens, qui ont poussé leur audace « jusqu’à venir attaquer mon avant-garde, que j'avais ar- « rêtée un moment pour faire des dispositions. Ces dispo- « sitions finies, je fis sonner la marche et les positions « furent emportées à l’instant. Ces gens s'étant dispersés « après quelques coups de fusil, ce village a été forcé. « Nous avons trouvé dans le repaire de ces brigands les « effets de 25 ou 26 soldats français égorgés par les habi- « tants, cinq autres prisonniers qu'ils n'avaient pas encore « Lués et une femme avec un enfant de 5 ou 6 ans appar- « tenant au 6° régiment! ».
De telles narrations, composées sans art, comme aussi les rapports de Reynier au même prince, sont partout conformes aux nombreux récits que Paul-Louis nous a laissés
1 Dépôt de la guerre. Armée de Naples. Rapport de Verdier à son Altesse impériale, Mgr le prince Joseph-Napoléon.
de la guerre en Calabre‘. N'allons donc pas douter de sa véracité, sous prétexte qu’il raconte trop bien!
La voie ainsi frayée, le gros de l’armée put s’avancer sans encombre jusqu’à Reggio sur le détroit de Messine, et s’y établir le 29 mars. Ravi de cette belle marche militaire au miliéu d’un pays frémissant, enivré d’ailleurs d’apercevoir la Sicile au delà du détroit et de fouler le sol de la grande Grèce, Courier s’extasiait de voir un royaume si « lestement conquis ». « Nous triomphons en courant, « écrivait-il à une amie de Paris, et ne nous sommes « encore arrêtés qu'ici où terre nous a manqué? ». Et il ajoutait, avec beaucoup de sens : « C’est bien, je vous assure, « la plus jolie conquête qu'on puisse jamais faire en se pro- « menant. J'admire surtout la complaisance de ceux qui « nous le cèdent. S'ils se fussent avisés de le vouloir défen- « dre, nous l’eussions bonnement laissé là; nous n'’étions « pas venus pour faire violence à personne. Voilà un com- « mandant de Gaèle qui ne veut pas rendre sa place; eh « bien! qu'il la garde! Si Capoue en eût fait de même, « nous serions encore à la porte sans pain, ni canons. II « faut convenir que l’Europe en use maintenant avec « nous fort civilement ».
En même temps que la joie du touriste emporté vers d’admirables contrées, on remarquera l'absence d’enthousiasme mililaire, qui caractérise l’auteur, et la clairvoyance qui lui fa pénétrer la faiblesse de cette armée conquérante.
Il savait mieux que personne à quoi se réduisait lartillerie de Reynier : « N'ayant point d'artillerie (car nos piè- « ces de montagne, c’est une dérision), je fais l’aide de « camp les jours comme aujourd’hui, afin de faire quel- « que chose ». Voilà ce qu’il écrivait le soir de la bataille
1 Voir notamment la lettre du 15 avril 1806. 2 Hic tandein stetimus nobis ubi defuit orbis. GASCHET. 15
qui avait dispersé les Napolitains à Campo-Tenese. Le siège de Gaète devait lui donner raison en s’élernisant au grand dépit de l'Empereur, dont on devine l’impatience à travers tous les ordres et contre-ordres de Berthier, conservés dans les cartons des archives de la guerre. Et enfin, la belle promenade militaire de Reynier à travers les Calabres allait se transformer en une déroute sans nom le jour où il trouverait en face de lui six mille Anglais commandés et résolus! Courier, avec son scepticisme qui lui fait saisir les points faibles de notre organisation, n’a-t-il pas raison contre tous les louangeurs de l’armée impériale que transporte la seule pensée des aigles de bronze et des. bonnets à poil? De quel côté est le bon sens, chez les soldats braves, mais ambitieux, qui ne discutaient pas l’institution dont ils attendaient honneurs et fortune, ou chez le lettré assez militaire pour sentir l'insuffisance des plans, des armements et des chefs?
La tranquillité dont jouissait Paul-Louis à Reggio, au fond de la Calabre, fut troublée par l’arrivée et par la réception solennelledu nouveau roi des Deux-Siciles. Parti de Naples le 3 avril pour visiter sa conquête (ou plutôt la conquête de l’armée qu’ilne commandait pas effectivement), le prince Joseph avait reçu, pendant son voyage, l’ordre de prendre ce titre pompeux. Le 12 avril, à Cosenza, il était prince ; quelques jours plus tard, en entrant à Reggio, il se trouvait roi, de par la volonté de son frère.
Reynier lui exposa ce qui restait à faire pour mettre la Calabre à l’abri d'une attaque des Anglais. Il fallait armer les côtes, au moins celles qui font face à la Sicile, et les châteaux de Scylla et de Crotone. On sait que d’artillerie Reynier n’en avait point; il demanda donc au roi la permission d’en faire prendre à Tarente, ce qui fut accordé.
C'était à Courier que revenait naturellement la tâche délicate d’aller quérir cette artillerie. Il semblait d'autant