‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 110 sur 264 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

plus propre à cette mission qu’il connaissait bien Tarente où, l’année précédente, il avait, par l’ordre de Saint-Cyr, fait une tournée d'inspection. Le roi voulut le voir avant son départ et lui réitéra de vive voix l’ordre donné par Reynier, en lui recommandant le secret’. Accompagné du capitaine Monval, qui se trouvait placé sous ses ordres, et de quatre canonniers, il se rendit par terre à Crotone, où il s'embarqua sur une barque chargée d’oranges qu'il trouva prête à mettre à la voile. C'était un moyen de gagner du temps et d'économiser des frais de route?. Mais cette traversée manqua coûter la vie aux six artilleurs. En effet, « à l’entrée de la nuit, nous dit Courier, le vent du nord- «ouest s’élevant excita une furieuse tempête; les oranges « furent jetées à la mer; le patron, qui avec un seul mate- « lot formait tout l'équipage, pleurait et se recommandait « à la madone, tandis que les Français, tourmentés par « le mal de mer, étaient comme indifférents au péril qui « les menaçait. Enfin, vers la pointe du jour, le vent les « jeta sur la côte, près de Gallipoli ».

De là, l’auteur de ce récit gagna Tarente, qui était à une vingtaine de lieues. À peine y fut-il arrivé, avec ses subordonnés, qu’il se mit en devoir de « remplir sa commission », Mais, soit par sa faute, soit par la force des cir-

: Voir les lettres de Courier de cette époque.

2 Reynier avait donné l'ordre à Courier de « prendre la poste pour aller et revenir de Reggio à Tarente », [I devait avancer les frais de route dont il serait remboursé plus tard. On voit qu'il fit, sur ce chapitre, une sérieuse économie. Le 17 février 1807 il n’en priait pas moins son général de vouloir bien certifier que, par son ordre, il avait prisla poste pour alleret revenir. C'était un moyen de toucher un argent qu'il n'avait pas dépensé. Le procédé semble bien indélicat. Mais Courier avait l’excuse de ses chevaux et de ses bagages pris par les brigands, qu’on ne lui remboursait pas, ainsi que de sa solde arriérée, qu’il n'avait pas touchée depifis’ le mois. de mars 1806.

constances, les choses marchèrent avec une telle lenteur que, plus d’un moisaprès, aucun convoi d'artillerie n'avait encore quitté le port de Tarente. Admonesté fort amicalement d’ailleurs par le général Dulauloy, qui commandait toujours l'artillerie de l'armée à Naples, Courier se disculpa en rejetant toute la responsabilité de ce retard sur la cour et le roi lui-même, qui seraient venus le troubler dans son «opération ». Il avait en effet retrouvé à Tarente le roi des Deux-Siciles qui, parti de Reggio à peu près en même temps que lui, mais par voie de terre, avait achevé sa tournée en visitant la Pouille. L'arrivée de Sa Majesté fut, paraît-il, désastreuse pour Courier. Elle « a mis de telles «barres dans mes roues, écrit-il le 28 mai, que rien ne « marche à présent. Je faisais quelque chose des Tarentins, «et pendant huit jours j’en obtins tout ce que j'en voulus: «on allait au devant de mes demandes. On travaillait «comme des forçats, sur Le port et à l'arsenal. Mais sitôt «que le roi parut, il ne fut plus question que de lui baiser « la main; et ceux qui l'avaient baisée la voulant baiser « encore, il n'y eut ni maire, ni adjoint, pas un ouvrier de « la ville, du port, de l'arsenal, que je pusse faire démarrer « de l’antichambre ou de l'escalier tant qu'a duré ici le «séjour de Sa Majesté. J’eus beau crier, jurer, me plain- « dre, le baise-main l’emporta toujours sur une misère « comme était celle d’armer toutes les places et les côtes « de la Calabre; ».

La badauderie des Tarentins se pressant dans l'antichambre du roi aurait donc fait tout le mal. Mais Le départ de Joseph ne facilita point la tâche du chef d’escadron; car le souverain, voulant récompenser l’empressement de ses nouveaux sujets, décida de supprimer toute réquisition. C'était achever de « rompre bras et jambes » à Courier, qui n'ayant «pas un sou » se procurait par réquisition

"A M. le général Dulauloy. Tarente, le 28 mai 1806.

sa main-d'œuvre et ses attelages. Il continua donc à s’emparer, à ses risques et périls, des paires de mulets et de bœufs dont il eut besoin, comptant bien être approuvé par son chef le général Dulauloy.

Cependant, Le temps passait et Le travail n’avançait guère : on avait laïssé « sur son dos » un « surveillant chargé de rendre compte » dans la personne de M. Jamin, aide de camp du roi. Ce fonctionnaire se permit à la fin de rappeler à l’ordre le chef d’escadron, en l’invitant à « accélérer » sa besogne”. Celui-ci, révolté de cette impertinence, n’hésila point à « envoyer promener ce monsieur l’aide de camp ». Il transmit sa lettre à Dulauloy en y joignant une copie de la réponse que la colère lui avait dictée.

Voilà donc Courier, pour la première fois, aux prises avec de sérieuses difficultés à l’occasion du service. Il ne voit plus dans l’habit militaire « un harnais » commode pour entreprendre des promenades archéologiques dans la Grande Grèce révoltée, mais une véritable livrée de servitude. Un simple aide de camp lui parle avec hauteur et lui donne des ordres. Courier se rebiffe ; mais déjà il entrevoit qu'il n’aura pas le dernier mot dans cette querelle. On se plaindra de lui, on le dénoncera à ses chefs et au roi, el notre artilleur, malgré son attitude de bravade, commence à concevoir des craintes. Il se rassure, il est vrai, sur l'espoir que Dulauloy le soutiendra, par esprit de corps, par camaraderie et en souvenir des confidences intimes qu'il a faites à son subordonné. Certes cet espoir ne fut pas déçu”. Mais ce protecteur ne va pas tarder à faire défaut à Courier. IL est

1 Ce qui paraît avoir le plus irrité Courier, c'est que Jamin affectait de le croire en désaccord avec le directeur de l'artillerie de Tarente, colonel Torre-Bruna, et prenait parti pour ce dernier.

2 Voir Ja lettre du 12 août 1806, par laquelle Courier remercie Dulauloy d’avoir « approuvé sa conduite » dans l'affaire de Tarente. Comme on l’a vu, il y avait intimité entre le général et le chef d’escadron; Courier s’en trouva bien.

remplacé, à la tête de l'artillerie de l’armée de Naples, par Dedon ; et, à partir de ce moment, l'officier trop indépendant va commencer à voir ses fugues et ses incartades durement réprimées.

Quant au différend qui s'éleva entre lui et l’aide de camp Jamin, il est difficile de décider leque! des deux avait raison. Sans doule, ce personnage un peu {rop pénétré de son importance voulut-il faire sentir à un officier supérieur l'autorité qu'il tenait du roi, son maître, mais il semble bien que Courier se soit atliré cette désagréable admonestation par ses lenteurs. Il parle de son dévouement au service et déclare qu’il avait pris fort à cœur l’opération dont il élait chargé. Mais ne perdit-il pas du temps à se promener dans les environs de Tarente, sur les bords de ce Galèse chanté par les poètes latins, à flâner sur le rivage au milieu des débris de poteries « dont la plage est toute rouge »? Il est curieux de pouvoir sur ce point opposer à Courier les affirmations de Courier lui-même dans une épiître fort intéressante qu'il envoya de Tarente à son vieil ami Chlewaski.

Il a découvert une sorte de Monte Testaccio ou plutôt « un rivage composé des mêmes éléments ». La côte « qui s'éboule découvre d'immenses lits de poteries », où le fervent archéologue a trouvé « une jolie lampe ». « Rien n'empêche, ajoute-t-il, que ce ne soit celle de Pythagore’ ».

À la distance où nous sommes placés, il nous plaît de trouver dans l’armée d'occupation un officier assez instruit pour se délecter de ces promenades et de ces souvenirs, mais essayons de le regarder du point de vue infiniment terre à terre de ses chefs directs; nous trouverons que, tout en protestant de son zèle pour le service, il le néglige un peu trop au profit de l'archéologie. Il n’est pas jusqu’à

"A M. Chlewaski, Tarente, le 8 juin 1806.

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