CHAPITRE X
Le pays étant plein de brigands armés, il importait de gagner ce bourg pour y trouver quelque sûreté auprès d'autorités responsables.
Mais, avant d'y arriver, les malheureux Français, tombant vraiment de Charybde en Scylla, firent la rencontre d’une bande de ces Calabrais qu'ils cherchaient à éviter. Ïls furent pris, désarmés et dépouillés non seulement de leur argent mais de leurs vêtements.
Pleins de haine contre les Français, ces brigands se disposaient à les massacrer. Mais il paraît bien qu'ils hésitèrent sur le choix du supplice. Courier prétend! qu'il fut « admis à opiner » sur la question de savoir s'ils seraient, lui et ses compagnons, pendus, brûlés ou fusillés. Fort habilement, il profita de sa connaissance parfaile de la langue italienne, et de l'occasion qu'on lui offrait de prendrela parole, pour faire une harangue? aux brigands. Cette éloquence déployée en leur langue les surprit à coup sûr, les amusa peut-être, et ils écoutèrent Courier. Bref, il gagna du temps. Bien lui en prit; car au moment où, malgré tous ses efforts, les bandits se disposaient à les passer par les armes, on vit arriver le syndic ou maire de Corigliano avec quelques hommes. La prudence ou l'humanité lui conseillaient de sauver la vie des prisonniers, mais « ne se trouvant pas assez fort pour imposer aux brigands, il feignit de partager leur rage et leur tint ce discours :
« Camarades, point de grâce à ces coquins de Français, mais conduisons-les en ville, afin que le peuple ait le plaisir d’assouvir lui-même sa vengeance ».« Il obtint ainsi, dit Courier, qu'on lui remiît Les prisonniers et les fit jeter dans un cachot: mais, dès la nuit suivante, il les fitsortir, et leur donna un guide qui, par des chemins de traverse, les conduisit à Cosenza, où il y avait garnison française ».
1: À M. de Sainte-Croix. Mileto, le 12 septembre 1806. 2 À M. Leduc. Mileto, le 18 octobre 1806.
La réalité de cette périlleuse aventure nous est attestée par une lettre de l’un des canonniers qui accompagnaient le chef d’escadron. Quelques mois plus tard, Lefaivre, c'était son nom, passé dans l'artillerie de la garde impériale priait son ancien chef de lui envoyer un certificat « concernant ses actions devant l'ennemi » ; et il invoquait « le terrible passage de Corigliano‘ ».
Arrivé dans Cosenza, Courier éprouva le besoin de se reposer quelques jours de ses émotions et de ses fatigues. Là il se trouvait en pays ami, car une petite brigade, placée sous les ordres du général Verdier, occupait cette place avancée au milieu d’une province insurgée.
Les officiers français cherchaient à se distraire de leur mieux des soucis de cette campagne: il y eut quelques fêtes, Verdier donnait des bals? où il invitait non seulement l’armée mais la société calabraise secrètement favorable aux Français, les Bourbons n'étant défendus que par la canaille. À Cosenza, Paul-Louis retrouvait un camarade dans le chef d’escadron Saint-Vincent. Celui-ci lui fit le plus cordial accueil, lui donna des habits, et lui emplit même « une valise de beaux et bons éffets ».
Le 19 juin, Courier et ses compagnons, réconfortés et vêtus par les soins de la garnison, se mirent en route pour rejoindre le quartier général; ils couchèrent ce jour-là à Scigliano. Le pays était plein de brigands: quelques jours plus tard, dans la petite ville de Scigliano, le major Pépé, chargé par Joseph d'organiser la milice en Calabre, allait être réduit à subir un siège en règle dans la maison du gouverneur, avec vingt-deux militaires français*. Voilà les contrées que Courier devait parcourir en uniforme, à la tête
4 À M. Courier. Édit. Sautelet, t. I, p. 173. ? Mémoires du général Pepe, p. 130.
# PÉpDé CARO
de quelques hommes, car Verdier lui avait donné une petite escorte.
Le lendemain, il fallut gagner Nicastro, où les révoltés terrorisaient les bonnes familles du pays, qui avaient pris parti presque toutes pour le roi Joseph. Le chef de bande Gualtieri ÿ procédait à l'exécution sommaire des Français et des patriotes calabrais qu’il pouvait prendre, et au milieu de ces désordres la populace était maîtresse. Pour atteindre cette ville, qui commande lairoute de Cosenza à Monte- Leone, il fallait gravir des montagnes escarpées et couvertes de forêts!, repaire naturel des bandits. Au témoignage même de l’intrépide général Pépé, il était dangereux de s’y aventurer avec une escorte de moins de cent hommes armés : si bien que les militaires isolés n’osaient plus rejoindre leurs corps, et attendaient d’être en nombre pour traverser ces terribles parages*. Le danger auquel Courier allait s'exposer était grand ; il n'avait avec lui que ses trois compagnons de l'artillerie, le capitaine Monval et les deux canonniers dépouillés à Corigliano, plus quatre hommes de la garnison de Cosenza. Cependant il n’hésita point à continuer sa route. Arrivé sur les hauteurs de Nicastro, il rencontra les brigands qu’il ne pouvait éviter. On se battit; cette fois, les Français avaient l'avantage d’être montés. Mais ils ne purent forcer le passage sans perdre trois des leurs, avec quatre chevaux ; les vêtements que Saint- Vincent avait donnés à Courier tombèrent au pouvoir de l'ennemi. Du moins, il put fuir avee Monval, Lefaivre et deux autres soldats’. Le lendemain 21 juin, il arrivait
1 C’est l'ancienne Silva Sila chantée par Virgile, et dont parle Cicéron dans le Pro Milone.
2 Pépé, op. cit., page 131.
8 Il est fait allusion à cette agression dans un rapport adressé au ministre de la Guerre par l’adjudant-commandant Dufresne, à la date du 24 juin 1806. Départ. de la guerre. Armée de Naples.
enfin à Monte-Leone et se présentait au général Reynier.
Depuis le départ de Courier pour Tarente, il n'avait
cessé d'occuper avec son armée la Calabre ultérieure, transportant seulement son quartier général de Reggio à Monte-Leone. Comme l'on ne se battait nulle part en Europe, à ce moment, lous les regards étaient fixés sur Reynier qui, par sa récente vicloire, semblait avoir terminé la conquête du royaume de Naples. N'ayant pu, malgré de beaux succès remportés en Syrie, se placer au premier rang, il était en outre tombé en disgrâce par suite de ses violents démêlés avec le général Menou. Rappelé d’exil en 1805, une carrière nouvelle s'ouvrait devant lui sous de bons auspices. Or, ce n’élait que justice. Trop longtemps victime de la mauvaise fortune, il allait reprendre la place à laquelle lui donnaient droit son courage et sa science militaire’.
Aux qualités du soldat s’ajoutait une réelle intelligence. Mais s’il était brave et bon manœuvrier, Reynier manquait de ce coup d'œil et de cette prompte décision qui font les habiles capitaines. « C’est un homme faible, irrésolu, têle étroite, courte vue », disaient les malveillants de son élatmajor ?. Si ce jugement est sévère, il n’est point tout à fait dépourvu de fondement et les circonstances n’allaient pas tarder à le confirmer.
Pour l'instant, le vainqueur des Napolitains jouissait de
! Néà Lausanne en 1771, Reynier devint général de brigade en 1795, pendant la campagne de Hollande, servit sous Moreau à l'armée du Rhin. Général de division en 1796, il accompagna Bonaparte en Égypte, où il se distingua à la bataille des Pyramides, fitla campagne de Syrie, battit 20.000 Turcs devant El-Arish et contribua au succès de la bataille d'Héliopolis (20 mars 1800). Par malheur, il était si froid qu’il ne savait pas inspirer de confiance, ni d’ardeur à ses troupes.
? A M. "* officier d'artillerie à Naples. Cassano, le 12 août
la faveur du Roi à qui il avait gagné un trône. Pendant sa visite à Reggio, Joseph lui avait prodigué les éloges et les caresses. Fit-il réellement luire à ses yeux l'espoir de la vice-royauté? Courier semble le dire!, mais on peut croire à une plaisanterie.
En tout cas, la faveur du frère de Napoléon gonfla tellement le vétéran des guerres de la Révolution qu'il crut pouvoir tout espérer. Ce « petitzéphyr de fortune lui tourna Ja tête », il cessa de se montrer l’homme simple et bon qu'il avait été; il chercha de grands airs et n’en trouva « que de sots ». L’étiquelte de Cour, dont l’avènement de l’Empire propageait le règne, fascina l'esprit de ce soldat élevé dans la familiarité des camps.
Il s’habitua aux flatteries de son entourage et crut bon de tenir à distance des officiers qu'ilavaittraités jusqu'alors en camarades. En revanche, il chérissait tendrement ceux qui, flattant sa nouvelle manie, l'incitaient par leurs courbettes à jouer la comédie de l'autorité souveraine. Au premier rang de ces intrigants, qui comptaient acquérir des cordons et des grades par la faveur du général, se trouvaient les chefs d’escadron Millet, son aide de camp, Sénécal, son chef d'état-major, un certain D.....*, dont le crédit faisait enrager Courier, et enfin le colonel Grabinski, qui par sa platitude et sa docilité se posait en bon serviteur de la dynastie nouvelle, en homme dévoué à ses chefs. Il cherchait à faire oublier par cette servilité le scandale de son union avec une belle fille enlevée par lui d’une maison louche de Bologne”. « Au fait, ajoute méchamment
{ Jbid. « Il renonce de bonne grâce à la vice-rovauté ».
? Ce D... paraît être le capitaine du génie Delphin, que Reynier proposa pour l'avancement après l'affaire de Santa-Eufemia.
* Lettre du 16 octobre 1806. « Je dinai avec eux (à Palmi), comme il n'entend guère l'italien, j'eus toute la commodité de parler à la belle. Je lui contai bonnement comme je l'avais manquée
Paul-Louis, ces choses-là ne font nul tort, pourvu qu’on serve bien d’ailleurs, dans l’antichambre, surtout quand on à l’avantage d’être connu pour un sot ».
Tels étaient « les importants », qui commençaient à former une pelite cour autour du général grisé par les premiers sourires de la Fortune.
Comme la flagornerie s'exerce toujours aux dépens de quelqu'un, Courier absent devint la victime de ces intrigants. Ils crurent nécessaire de ruiner le crédit d’un homme qui, en sa qualité d'ami du général, pouvait leur porter ombrage. On fit donc ressortir la lenteur avec laquelle il s’acquillait de sa mission; puis feignant un grand zèle pour le bien du service, on fit de « belles exclamations » sur la perte des canons.
Influencé par cette coterie, Reynier accueillit fort mal l'officier malheureux : « Ah! Ah! s’écria-t-il, c’est donc vous qui faites prendre nos canons? » Étourdi par l’apostrophe, Paul-Louis ne sut que répondre.
Mais enfin la parole lui « vint avec la rage » et il s’écria, à ce qu’il rapporte : « Non, ce n’est pas moi qui les ai fait « prendre ; mais c'est moi qui vous fais avoir ceux que vous « avez. Ce n’est pas moi qui ai publié un ordre dont le « succès dépendait surtout du secret" ». Comprenant sa disgrâce et jugeant qu'iln’avait plus rien à ménager, il épancha sa bile et dit out ce qu'il avait sur le cœur, les indiscrélions commises, les ennuis éprouvés à Tarente, et surtout la surveillance humiliante de l’aide de camp Jamin.
d'un quart d'heure à Bologne chez Madame Williams, où l’on ne payait qu'en sortant. Je me plaignis fort du tour que m’avait joué Grabinski, et à nous tous, de l’enlever ainsi pour la mettre en chartre privée ».
1 Voir l’éloquente apologie de Courier par lui-même, dans ses deux lettres à Saint-Vincent, des 22 et 95 juin 1806. Griois qui fortifia la côte de Calabre et la munit d'artillerie ne parle pas des canons expédiés de Tarente.