CHAPITRE X
Cette chaleureuse défense de l'accusé ébranla Reynier, toujours prêt à se laisser influencer, et il se radoucit; sa conclusion fut que.le chef d'escadron repartirait sans délai afin de ramener de Tarente encore autant d'artillerie. La commission était belle; il lui fallait donc à nouveau traverser un pays insurgé, où il venait d'échapper à la mort comme par miracle!
Lui qui n'avait suivi Reynier que dans l'espoir avoué de goûter au fond de la Calabre « quelques jours de solitude, sans mériter pour cela d’être livré aux bêtes », lui qui avait cru s'attacher à un ami plutôt qu'à un chef, il se voyait réprimandé, malmené, envoyé à une affreuse boucherie. Ah! certes la servitude militaire dut paraître bien cruelle à ce rêveur égaré parmi les épreuves et les corvées de « la plus vilaine de toutes les guerres ».
Pourtant, il n’y avait point à hésiter. Après s'être reposé quarante-huit heures, il repartit de Monte-Leone, le 24 juin, et alla coucher à Catanzaro. Arrivé le lendemain à Crotone, il dut y attendre quelques jours une occasion favorable pour passer par mer à Tarente. On voit qu'il évitait la route de Nicastro et de Scigliano dont les révoltés étaient maîtres plus que jamais”.
De Crotone, Paul-Louis écrivit à Saint-Vincent, ce camarade qui l'avait si cordialement hébergé à Cosenza. Dans sa solitude morale, il avait besoin de s’épancher dans le sein d’un ami; il avait besoin aussi de crier sa colère contre Reynier et contre les hommes en général, qui «sont « vilset lâches, abhorrantia justice, le droit, l'égalité ». Au début de cette lettre, il résumait en ces termes sa dernière aventure : « J'arrive de Tarenteet j’y retourne; bonheurou malheur je ne sais lequel ». Quel singulier pressentiment
1 C’est à ce moment précis que le major Pépé se défendait à Scigliano, dans la maison du gouverneur, avec vingt-deux Francais, contre une bande nombreuse d’assiégeants.
lui dictait cette phrase ? Son départ de l’armée pouvait être en effet envisagé, selon le point de vue, comme un grand bonheur ou comme un sensible malheur. C'était une chance, pour un officiersoucieux de vivre que de quitter l'armée, au momentoüelleallait être écrasée parles Anglais; maisc'était aussiune catastrophe pour sacarrière que d'éviter la bataille. A Maida, l'artillerie allait être anéantie : Courier eût péri à la tête de ses canonniers, ou bien échappant au massacre il eût trouvé l'occasion, qui semblait le fuir, de se distinguer et d'être désigné pour l'avancement.
Chassé de son royaume par les troupes de Masséna et de Reynier, le roi Ferdinand n'avait point perdu l'espoir d'y rentrer grâce à l’appui des Anglais. Le plan d'attaque concerté entre lui et ses alliés consistait à soulever contre les Français toutes les populations au delà du Phare, et, tandis qu'ils seraient occupés à réprimer ces innombrables révoltes, à les accabler en débarquant toutes les troupes régulières dont ils pourraient disposer.
Pendant qu’en Sicile on faisail activement des préparatifs en vue de cette descente, on débarquait sur les côtes de Calabre une foule de malfaiteurs qui s'étaient signalés en 1799 sous les ordres du Cardinal Ruffo.
Maître absolu de la mer, l'amiral Smith vint bombarder l’île de Capri où se défendait une petite garnison française ; le brave officier qui la commandait dut signer le 12 mai une capitulation par laquelle il obtint de rentrer à Naples avec armes et bagages.
Cependant, très irrilé de l'échec de ses armes devant Gaète, qui résistait à toutes les attaques, l'Empereur se faisait adresser de fréquents rapports par le chef d'étatmajor général de l'armée de Naples qui n’était autre que César Berthier, le frère du ministre de la Guerre ; un de ces
! Si l’on en Juge par les propositions transmises au ministre par Reynier au lendemain de cette déplorable affaire.
rapports, rédigé à la date du 26 juin, nous renseigne sur la situation de l’armée, au moment où les Anglais allaient lui infliger un échec décisif; nous croyons intéressant de le transcrire en partie.
Nore pour sa Masesré L'Empereur ET Roi.
Rapport du général de division, chef d'état-major général de l’armée de Naples, en date du 26 juin 1906.
« L'emplacement des troupes est toujours le même. Les « routes sout toujours peu sûres pour les hommes isolés. « IL existe loujours des brigands par petites masses du côté « de San Germano, San Severo, Cerignola et Scigliano dans « la Calabre. Les services se font avec difficulté surtout dans « les Abruzzes et la Calabre... Les Anglais ont ces jours-ci « cherché à empêcher l'établissement d'une batterie au « cap de Misène avec leurs chaloupes canonnières et un
« vaisseau de ligne ».
Enfin, au début de juillet, les Anglais effectuèrent leur descente dans le golfe de Santa-Eufemia, et prirent position sur le revers de la montagne, la droite appuyée à leur flotte; Reynier réunit en hâte les troupes les plus voisines, il eut ainsi 5.050 soldats présents sous les armes; les Anglais nous opposaient 6.700 hommes de troupes débarquées, plus 2.500 autres combattant sur les navires, soit au total : 9.200 soldats, auxquels on peut ajouter une bande d'environ 4.000 brigands calabrais?,
Le 4 juillet, à la pointe du jour, l'ennemi changea de position et vint s’adosser à la mer, où il.se mit sous la protection d'un vaisseau de ligne*, d’une frégate et de plu-
1! Dépôt de la guerre. Archives historiques. Armée de Naples.
2? Rapport à l’époque du 10 juillet 1806, fait par le chef d'étatmajor du 32 corps d'armée en Calabre. Archives historiques. Armée de Naples
3 Le Pompée, que montait Sidney Smith. Cf. Griois, op. cit, page 309.
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sieurs canonnières; c’est dans cette position que Reynier l’attaqua. Laissons la parole à Sénécal, son chef d’état-major, racontant l'affaire au ministre :
« Nos troupes marchèrent à l'ennemi avec une sécurité « qui nous présageait la victoire ; l’affaire s’engagea avec « audace, le feu le plus nourri avait lieu de part et « d'autre. Notre gauche marcha au pas de charge pour « enfoncer la droite de l'ennemi qui était sur le point de « céder. Tout à coup, et sans savoir pourquoi, un de nos « bataillons plie, le désordre se met dans les rangs et se « communique dans la ligne. L’artillerie et la droite sou- « tinrent, sans quoi tout était culbuté; le général en chef «lui ordonna (à la droite) quelques manœuvres qui « retinrent l’ennemi, et fit tous ses efforts pour rallier; « mais ils furent inutiles. Il ne ramenait que des hommes « lerrorisés qui ne pensaient qu’à fuir. Les officiers se sa- « crifièrent et ne purent parvenir à rétablir l’ordre. Le gé- « néral ordonna la retraite. Les brigands sont levés en. « masse dans toutes les communes! ».
Cette grave déroute faisait perdre aux Français toutes les Calabres! Il est aisé d’ailleurs de se rendre compte de la faute commise par Reynier en venant attaquer l’ennemi dans cette forte position, c’est-à-dire adossé à la mer et couvert par le feu de ses vaisseaux. Ne devait-il pas au contraire, en paraissant refuser le combat, le laisser s’avancer dans les terres, jusqu’à ce que le feu de la mer lui devint inutile? La prudence lui conseillait au moins de l'observer, de le tenir en échec, jusqu’à l’arrivée de renforts envoyés par le roi Joseph. Mais Revnier, grisé par ses derniers succès el par la faveur royale, a voulu forcer la fortune en gagnant seul une grande victoire sur les Anglais. A cette époque, chaque général français ne rêvaitil pas
1 Telle fut l'affaire de Santa-Eufemia, que les Anglais ont appelée bataille de Maïda, du nom du village voisin.