‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 114 sur 264 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

d’avoir son petit Austerlitz? Les succès prodigieux de nos armées commençaient à tourner la tête de ceux qui les commandaient et à leur faire oublier les règles les plus élémentaires de l’art de la guerre. « Je sais bien, écrivait Cou- « rier non sans ironie, que Dieu est pour nous, qu'avec le « génie de PEmpereur, nous vaincrons toujours partout, « quelques fautes que nous puissions faire ; mais un peu « de bon sens, d'ordre, de prévoyance, ne nuirait à rien, ce « me semblet».

Celui qui s’exprimait ainsi, bien qu’il n'eût pas assisté à la bataille, devait s’en faire, quelques semaines plus tard, le narrateur imparlial et opposer le flegme britannique à « notre étourderie ». 11 devait aussi raconter cette terrible retraite qui suivit, et dont il ne partagea point les souffrances.

Obligé de se retirer devant l’ennemi, après avoir perdu, en dix minutes, selon Courier, deux mille hommes? et toute son artillerie, ses bagages et son trésor, Reynier coupé de Ja route de Cosenza, dut fuir dans la direction de Catanzaro et de Crotone, sur la mer Ionienne. Il laissait à découvert le général Verdier qui, victime de celte manœuvre et ne pouvant plus tenir à Cosenza, dut, à son tour, faire retraite vers le nord sur Cassano et Policoro.

Alors commencèrent pour les Français de cruelles épreuves accompagnées parfois de représailles contre les villageois isolés qu’ils pouvaient surprendre les armes à la main. Mais plus souvent ils élaient traqués par des bandits bien armés et bons tireurs dont la victoire des Anglais avait décuplé l’audace. Les blessés, les malades et les traînards étaient massacrés sous les yeux de leurs camarades par les insurgés qui les suivaient pas à pas. Un des épisodes les

5 À. M. le général Dulauloy, 28 mai 1806.

2 Griois confirme cette évaluation : « On peut porter notre perte à deux mille hommes », op. cit.

plus émouvants de cette retraite fut celui de Marcellinara, le soir même du 4 juillet : Les vaincus furent pris pour des Anglais, à cause des habits rouges du bataillon suisse, et comme tels reçus dans la ville. Arrivés sur la place, la foule les entoure. Mais soudain, la troupe tire toute à la fois. « En deux minutes, ajoute Courier, la place fut couverte de morts ».

Reynier s'était arrêté dans Catanzaro, ne pouvant aller plus loin au milieu de ces nuées de montagnards qui harcelaient son armée. Cependant Masséna avait pris Gaète, qui capitula le 19 juillet. Cet heureux événement permit au maréchal de conduire, en personne, au secours de son lieutenant un corps de six mille hommes. Reynier informé marcha au devant de lui, en longeant toujours les côtes de Ja mer lonienne, faute de pouvoir s’aventurer dans les montagnes boisées de l’intérieur. Sur son passage, 11 saccageait toutes les villes qui tentaient de l'arrêter. 11 n’était plus maître de ses soldats qu’il ne pouvait ni payer, ni nourrir et qui, vivant de pillage, poussèrent à la fin l’indiscipline jusqu’à tirer sur leurs officiers’. Sur leur route se trouvait Corigliano, dont le syndic avail, quelques semaines plus tôt, sauvé comme par miracle la vie à Courier et à ses compagnons. Insensible à ce souvenir, Reynier laissa encore dévaster « sans savoir pourquoi » cette jolie cité. Enfin, les débris du 3° corps arrivèrent à Cassano, le 4 août, un mois jour pour jour après le désastre de Santa-Eufemia. Les habitants commirent la même méprise que ceux de Marcellinara et ne la reconnurent que lorsque les Français tirèrent sur eux à bout portant. « On en tua beaucoup. Un «en prit cinquante-deux et le soir on les fusilla sur la « place. Mais un trait à noter de la rage de parti, c’est

1 Lettre du 16 octobre 1806. Il faut lire dans Griois tout le récit de cette retraite : les mulins tirèrent effectivement sur leurs officiers et sur l'état-major, p. 324.

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