‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 115 sur 264 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

« qu'ils furent expédiés par leurs compatriotes, par les Ca- « labrais nos amis, qui demandèrent comme une faveur « d’être employés à cette boucherie. Ils n’eurent pas de « peine à l'obtenir, car nous étions las du massacre de « Corigliano ».

Nous avons voulu présenter en raccourci quelques-uns des traits de ce que Courier appelle « ces exécrables farces » et de ce qu’il ne juge digne d’inspirer « que du dégoût » aux honnêtes gens. Il estime avec raison qu'on ne saurait voir dans ces scènes « que la honte de l'espèce humaine ».

Quant à lui-même, il laisse entendre que, connaissant bien « les acteurs », toutes ces horreurs pouvaient piquer un instant sa curiosité. Il se complaît donc à les raconter. Mais il est essentiel d'observer qu’il n’en fut pas le témoin, et que tous les récits relatifs à la retraite de Reynier ont été composés, pour ainsi dire, de seconde main. La fortune en effet le tint éloigné de son armée au moment même où elle était écrasée par l'ennemi et n’échappait à la destruction qu'au prix d'aventures tragiques et de souffrances sans nom. Envoyé à Tarente, il comprit, à la nouvelle du désastre, que sa mission était désormais sans objet et il revint par terre. Ayant eu la bonne fortune de rencontrer à Matera, dans la Basilicate, la petite troupe de Verdier, ilrejoignit avec ce général, Reynier à Cassano, le 7 août.

Il put donc constater le piteux état du 3° corps en déroute, recueillir de la bouche de ses camarades le récit de leurs tribulations et des « atrocités » qu'ils avaient tour à tour subies et commises.

Mais déjà Masséna n’était plus qu’à quelques lieues et trois jours plus tard, le 10 août, il amenait aux vaincus le renfort imposant de ses troupes fraîches. On put alors marcher « plus fièrement » et l’on fut « moins à plaindre ».

Ainsi, Paul-Louis n’a connu que par oui-dire les péri-

péties de la bataille et les épreuves de cette longue retraite d’un mois, qui la suivit. Cependant il a entrepris de les décrire, à la facon de Xénophon racontant l’expédition des Dix-Mille. Il crut alors avoir trouvé l’occasion de réaliser certain projet qu'il caressait depuis longtemps.

Dès l’époque de son séjour dans la Pouille, lancé en plein au milieu de la guerre, observantde près les hommes et leurs passions, il avait senti ses idées s’élargir, son talent se développer et mürir.

La guerre n'est-elle pas Fimage la plus frappante de la vie humaine? Oncomprend qu’à son contact le lettré, qui avait surtout vécu dans les livres, même pendant ses campagnes du Rhin, ait élé transformé. Ce fut pour lui une révélation, un enchantement.

11 s'empressa d'en faire part à Dansse de Villoison, àl’helléniste éminent qui avait si bien guidé ses lectures, et ül Jui écrivit, avec la joie d’un écolier qui vient de découvrir le monde : «Ici j’étudie mieux que je n’ai jamais fait, et « du malin au soir, à la manière d'Homère, qui n'avait « point de livres. Il étudiait les hommes : on ne les voit « nulle part comme ici ».

Dès lors, Panl-Louis va rêver d'utiliser à « peindre » les caractères, cette connaissance précieuse des hommes, qui ne s'acquiert point « dans les écoles’ », il va chercher à mettre en œuvre les observalions qu'il a recueillies et notées.

! «Cela ne s’apprend pas dans les écoles. Comparez, je vous « prie, Salluste et Tile-Live; celui-ci parle d'or, on ne saurait « mieux dire; l’autre sait de quot il parle. Et qui m'empécherait « quelque jour... ? car j'ai vu moi aussi, j'ai noté, recueilli tant « de choses, dont ceux qui se mêlent d'écrire n'ont depuis long- « temps nulle idée, j'ai bonne provision d’esquisses ; pourquoi n’en & ferais-je pas des tableaux où se pourrait trouver quelque air dè « cette vérité naïve qui plaît si fort dans Xénophon? Je vous conte « Mes reves ».

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