CHAPITRE X
Histoire ou roman, peu lui importe a priori. Pourtant, par suite de l’impuissance créatrice qui le caractérise, et faute de pouvoir imaginer une fable, il se tourne vers la peinture des événements. Aussi bien, l’histoire contemporaine le sollicite et le séduit par la variété des épisodes, par sa beauté digne de l'épopée antique.
Il se décide donc à essayer son jeune talent dans le genre historique et il expose soa idée à Clavier. Mais celui-ci l'en dissuade; uniquement occupé de l'antiquité, il ne saurait envisager qu'avec indifférence les événements de l’histoire moderne, et il estime qu'un philosophe doit se mettre au-dessus des basses réalités, contées dans la gazelle, qui tiennent aux caprices d’un despote. «C’est sottise de méditer sur ce qui dépend des digestions de Bonaparle ».
Sans doute, Courier n’affecte pas moins de mépris pour Napoléon que Clavier lui-même; mais il ne doute pas qu'il ne puisse, en s’élevant au-dessus des contingences vulgaires, s'attacher à la peinture des passions et des caractères. Il s'en tient donc à son projet. D'ailleurs, comme il aime peu les idées et n'affectionne que le style, peu importe le thème pourvu que l’écrivain y trouve l’occasion de tracer des portraits à la facon des historiens anciens. La mise en œuvre, voilà la grande affaire. Il s'agit donc de trouver un sujet qui permette de déployer au milieu de peu de matière beaucoup d'art. 11 crut une première fois l'avoir découvert dans l'expédition d'Egypte. «IL y a là, « disait-il, de quoi faire quelque chose comme le Jugurtha « de Salluste, et mieux, en y joignant un peu de la variété « d'Hérodote, à quoi le pays prêterait fort. Scène variée, «événements divers, différentes nations, divers per- « sonnages... Et puis notez ceci, un sujet limité, séparé « de tout le reste. C'est un grand point selon les maï- « (res ».
Ainsi, il se flattait d’avoir trouvé le thème idéal permet-
tant à l'artiste littéraire de déployer tout son talent au milieu de « peu de matière ». Peu de matière! On voit qu'il ne se doutait guère de ce que l'œuvre historique suppose de recherches minutieuses, d’études patientes. Un sujet de ce genre a beau être limité, dans le temps et dans l’espace, l'effort de celui qui le traile n’en est pas moindre pour être dirigé en profondeur.
A la vérité, les occupations de Courier ne lui permettaient pas de se consacrer à un travail aussi long, exigeant la recherche des documents et la visite des lieux où se déroule l’action. À supposer que le temps ne lui ait pas fait défaut, on peut douter qu’il eût été capable de mener à bien une telle entreprise. Il eût composé sur l'expédition d'Égypte quelque discours d’une élégance sobre et spirituelle ; c'eût été une œuvre académique plutôt qu’un morceau d'histoire.
Aussi bien, ne faut-il attendre de lui, à cette époque de sa vié, autre chose que des pages {rès soignées, en tout point dignes d'un puriste formé à l’école des Anciens, : mais peu nombreuses et ne dépassant guère les proportions d'une lettre. La lettre était un genre parfaitement approprié à son talent, et si l'on peut dire, un cadre assorti aux petits tableaux qu'il se proposait d'y introduire. Or, pour composer ces tableaux il avait fait, depuis son arrivée en Italie, « bonne provision d’esquisses », son talent de peintre se trouvant slimulé par la variété et l'intérêt des scènes qu il contemplait.
De là, cette correspondance si curieuse, de là ces lettres où il veut laisser à ses amis et garder pour lui-mêmele souvenir et comme l'impression de ce qu'il a vu. Ce ne sontpas lettres banales, nécessiléés par des relations à entretenir, ce sont lettres de luxe et de loisir, lettres où l'artiste se donne carrière à plaisir. EL il réussit parfois à composer de petits chefs-d'œuvre qui attestent la maturité de son talent épistolaire. Le style en est tellement soigné qu’elles ont « at-