‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 119 sur 264 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Car je ne crois pas qu'il leur en coûte cinquante hommes. Ce fut le 4 juillet dernier. Le combat dura dix minutes, et en dix minutes nous perdimes le tiers de notre monde (environ 2.000 hommes), notre artillerie, nos bagages, magasins, thrésor, administrations, en un mot tout ce qu’on peut perdre. La Calabre entière se souleva et tourna contre nous les armes que nous lui avions fort imprudemment laissées. Pendant trente jours de retraite, sur une plage brûlée par la canicule, à travers des nuées de Montagnards féroces, bien armés, bons tireurs, ce que nous eûmes à souffrir ne se peut imaginer, vivant à la pointe de l’épée, disputant à coups de fusil quelques mares d'eau bourbeuse, voyant à cent pas de nous massacrer nos blessés, nos malades, tous ceux que le sommeil, la faligue, Pinanition forçaient à rester en arrière. Les munitions nous manquaient et de cela seul il était aisé de prévoir que nous devions tous périr sous le feu des paysans quand nous ne pourrions plus les repousser. Enfin nos soldats se révoltèrent et tirèrent sur leurs officiers. L’habitude du pillage, unique moyen de subsister, avait détruit toute discipline.

«Il faut rendre justice au général Reynier. Sa constance ne s’est pas démentie un instant. A la voir vous eussiez dit qu'il ne se passait rien d’extraordinaire. I reçoit la nouvelle la plus accablante comme si on lui annonçait que le souper est servi. Il fait voir en lui réellement tout ce qu'ont écrit les Stoiques de leur Sage dans l’adversité. Celte imperturbabilité, toute admirable qu’elle est, ne suffit pourtant pas à un chef, dont le but doit être moins de montrer du courage que d’en inspirer. Il y a un courage qui se communique et qui force la destinée, comme a très bien dit Racine. Si Marc-Aurèle et Julien furent aussi bons capilaines que l'histoire le dit, ils durent mettre souvent de côté leur alarazxie, leur aorgerie”.

! Remarquer ce curieux &maë éomuevov, forgé par l'helléniste.

« Notre situation était triste. Nous ne pouvions guère aller plus loin quand nous renconträmes Masséna qui venait du siège de Gaëète. Alors nous retournâmes sur nos pas, formant l’avant-garde de cette petite armée et faisant aux insurgés la plus villaine de toutes les guerres. Nous en tuons peu. Nous en prenons bien moins. La nature du pays, la connaissance et l'habitude qu'ils en ont, font que même étant surpris ils nous échappent aisément; non pas nous à eux. Ceux que nous attrapons nous les pendons aux arbres, et quand ils nous prennent, ils nous brûlent le plus doucement qu’ils peuvent. Moi qui vous écris, Monsieur, je suis tombé entre leurs mains. Il a fallu plusieurs miracles pour me sauver de l'auto da fé auquel on me destinait. Je l’ai souvent échappé belle dans le cours de cette campagne. Car outre ma part des boulets dans les occasions, j'ai fait deux fois le voyage de Reggio à Tarente, c’est-à-dire près de cinq cents lieues‘, tantôl à pied, tantôt à cheval, quelquefois à quatre pattes, quelquefois glissant sur mon derrière ou cullebutant du haut des montagnes, sans cesse menacé du sort qu'eut dans ce même pays le poète Ibycus. C’est dans une de ces courses que je fus pris par les brigands (Di meliora pris). Enfin, il n’y a pas un bois, pas un précipice, pas un coupe-gorge dans toute la Calabre que je n’aye traversé, souvent seul et toujours peu accompagné. Un jour, de sept hommes qui me suivaient, quatre furent tués avec cinq chevaux par les montagnards. Nous avons perdu et perdons chaque jour de cette maaière une infinité d'officiers et de petits détachements. Une autre fois, pour éviter pareille rencontre, je montai sur une petite barque, et ayant forcé le patron à partir mal-

* Dans sa lettre publiée, Courier avait écrit « plus de quatre cents lieues » et plus loin, au lieu de « quatre furent tués avec cinq chevaux », il disait simplement « trois furent tués avec quatre chevaux ». Il exagère donc pour frapper M. de Sainte-Croix.

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