CHAPITRE X
gré le mauvais temps, je fus emporté en pleine mer, trop beureux d’être jeté sur la côte d'Otrante à soixante lieues de l’endroit où j'allais. Une autre fois, sur une autre barque, je passai sous le canon d’une frégate anglaise. On me tira quelques coups. Tous mes marins se jetèrent à l’eau et gagnèrent la côte en nageant. N’en pouvant faire autant”, je restai seul comme Ulysse; comparaison d’autant plus juste que ceci m'’arriva dans le détroit de Charybde, à la vue d’une petite ville qu'on appelle encore Scilla, où je ne sais quel Dieu me fit aborder paisiblement. J'avais coupé avec mon sabre les cordages qui lenaient ma petite voile latine, sans quoi j’eusse été submergé.
« Les Anglais se battent bien, même à terre. Quoiqu'ils fussent plus nombreux que nous, on ne peut leur contester d’avoir montré un flegme et une fermeté qui devaient l’emporter sur notre étourderie. Ils marchaiïent à nous. Nous courûmes à eux. Nous les chargions sans tirer. Ils nous attendirent à petite portée, et leurs premières décharges nous abattirent des rangs entiers. Nous fûmes bientôt en déroute. Ils ne nous poursuivirent pas. Je n’ai pu savoir pourquoi. Leur conduite après la bataille fut extrêmement généreuse. Ils eurent plus de soin de nos blessés que nous n’en aurions eu nous-mêmes, et pour les soustraire, ainsi que nos fuyards, à la rage des paysans, ils dépensèrent beaucoup. Jai vu une lettre de sir Stuard à un officier qu'il fut obligé de laisser dans un village, ses blessures n'ayant pas permis de le transporter à bord. On ne peut rien écrire de plus honnête. Nous n’eûmes pas ces attentions pour les Autrichiens blessés à Castelfranco quoiqu'il se trouvât parmi eux un Général né français, le prince de Rohan?. Ce fut la réflexion que je fis ayant la mémoire
1 Courier était pourtant excellent nageur.
2 Nous avons pris une division tout entière... el un prince émigré. Il a un coup de fusil dans le ventre; on s'occupe trés
toute fraîche de cette affaire. Nos officiers pour la plupart retrouvent leurs effets où ils les ont laissés. Ce qui manque a été pillé par nos propres domestiques, ou par les troupes Napolitaines. Les Anglais n'ont pris que les papiers. Ce n’est pas là notre méthode. Ils ont exactement payé tout ce que le pays leur a fourni. Nous, nous prenons aux habitants leurs denrées et leur argent. On peut dire de tous nos Généraux, hic petit excidiis urbem miserosque penates ut gemma bibat et sarrano dormiat ostro'. Imaginez comme on nous aime : il y a tel village en Calabre où un jeune homme ne se marie point s’il n'atuëé au moins un français. Dans la maison où l’on me faisait l'accueil le plus flatteur, j'aitoujours vu les enfants que je voulais caresser me repousser avec horreur.
« Vous croirez aisément, Monsieur, qu'avec de pareilles distractions je n’ai eu garde de penser à l'antiquité. S'il s’est trouvé sur mon chemin quelques monuments, à l'exemple de Pompée, ne visenda quidem putavi. J'avais sauvé du naufrage de mes pauvres nippes un petit volume dont je lisais tous les jours quelques pages. Je l’appelais mon bréviaire. (était une iliade de Turnèbe que peut-être vous avez vue dans les mains de l'abbé Barthélemi; car cet exemplaire me venait de lui (quam dispari domino) ! et je sçais qu'il avait coutume de le porter dans ses promenades. Pour moi je le portais partout, afin de n'être jamais seul. Mais l’autre jour, je ne sçais pourquoi, je le confiai avec ma valise à un soldat qui me conduisait un cheval de main. Cet homme fut tué et dépouillé. J'ai perdu huit chevaux tués ou pris, mes habits, mon linge, mon manteau, mes pistolets, mon argent, mes domestiques. Je ne regrette
peu de lui; on le laisse là, tout blessé qu'il est et Francais ». Lettre à M. Poydavant, 95 novembre 1805.
: Na DA à Ces deux vers de Virgile (Géorgiques IL, 505-506) sont écrits par Courier comme de la prose, sur une même ligne.