‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 121 sur 264 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

que mon Homère, et pour le ravoir je donnerais la chemise qui me reste. C'était toute ma société, ma consolation, mon unique entretien dans les haltes et les veilles. Mes camarades rient. Je voudrais bien qu'ils eussent perdu leur dernier jeu de cartes, pour voirla mine qu'ils feraient. «Vous conter de pareilles misères, n'est-ce point trop abuser de votre complaisance? Si nous nous arrêtions quelque part, si j'avais seulement le temps de regarder autour de moi, je ne doute point que ce pays, où tout est grec et antique, ne me fournît aisément de quoi vous intéresser el rendre mes lettres plus dignes de leur adresse. IL y a dans ces environs des ruines considérables, un temple qu’on dit de Proserpine. Les superbes marbres qu’on en a tirés sont à Rome, à Naples et à Londres. J'irai voir si je puis ce qui en reste, et vous en rendrai compte, si je vis, et si la chose en vaut la peine.

« Je finis ce volume en vous suppliant de présenter mon respect à M"° de Sainte-Croix et à M. Larcher. II faut le saluer en vers d'Homère : rra y£pov, eÿ v0 vor nai muets dev td oùy ofévec...…. Oaufos L'Éyer eloopouyta.

« Que n’ai-je ici son Hérodote, comme je l'avais dans les guerres d'Allemagne. Je le perdis justement comme je viens de faire mon Homère, sur le point de le sçavoir par cœur. Ce que je ne perdrai jamais, ce sont les sentiments que vous m'inspirez l’un et l’autre, dans lesquels il entre du respect, de l'admiration, et si j'ose le dire, de l’amitié. Toùré por Écyaroy aura yas Düsesru, comme disait Alcée.

« J'ai l'honneur d’être, etc.

Courier, Chef d'escadron d'artillerie (armée de Naples).

Mileto, le 2 octobre 1806.

Est-ce un Français qui parle avec si peu de ménagements d’un échec grave de nos armes ? Telle est la première question qui pourrait se poser.

GASCHET.

Le récit de la défaite est tellement brutal qu'il semble d'abord que celui qui s'exprime ainsi ait des rancunes contre nous. Si c’est de la sincérité, elle est bien pessimiste. On dirait que la victoire des ennemis donne raison à l’auteur, et qu'il triomphe Cassandre impitoyable.

Mais, plutôt que d'insister sur sa sévérité à l’égard des Français, admirons son jugement si impartial et si neuf de l'armée anglaise. N'oublions pas qu'il avait failli être enlevé sur mer par les ennemis quelques jours avant Sainte- Euphémie, que par eux il s’était vu prendre douze canons et que cet échec avait causé sa disgrâce. Enfin, comme tous nos officiers, il avait perdu ses bagages et ses chevaux restés à Monte-Leone. Dans ces conditions, ne donne-t-il pas. un bel exemple d’équité en vantant le sang-froid des Anglais pendant l'action, leur flegme, leur fermeté? Quant à leur humanité après la balaille, elle méritait d'autant plus d’être signalée que tous les compatriotes de Courier n'auraient pas été capables de la reconnaître. Voilà certes une page qui étonne à la date où elle est écrite. Au temps du blocus continental, pour maint sujet de Napoléon, l’Anglais c'est l'ennemi : presque seul, Paul-Louis échappe aux préjugés haineux de sa nation contre « la perfide Albion' ». Aussi, quand bien même une pointe d'esprit paradoxal entrerait dans ses raisons et contribuerait à sa justice, il faudrait le louer d'avoir évité les passions ambiantes et touché juste.

Par malheur, les compliments décernés aux Anglais sé retournent contre nous. Sous l'éloge des ennemis, on voit transparaitre la critique de l’armée française ; leur générosité pour les vaincus fait ressortir notre cruelle indifférence; leur désintéressement accuse la cupidité des nôtres,

" Les émigrés eux-mêmes, qui s'appuyaient sur l'Angleterre pour combattre la Révolution, ne pouvaient toujours dissimuler l'aversion que leur inspirait la nation britannique.

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