CHAPITRE :X
Toutefois, le souci de l'exactitude n'exclut pas chez lui une sévérité pour sa nation que l’on pourra juger extrême. Il est aux antipodes des historiens militaires toujours portés à faire pencher la balance du côté de leurs compatriotes : tout en restant impartial, il a une tendance naturelle à être plus choqué des excès des Français que de ceux de l’ennemi. Qu'on n'aille point appeler cela esprit de dénigrement; c’est plutôt indépendance de caractère, accompagnée, si l’on veut, de quelque bizarrerie d'esprit. Observons d’ailleurs que ce besoin de se criliquer soimême est devenu un travers français, qui tend à s’accentuer de jour en jour, mais qui était beaucoup plus rare du temps de Courier, et dont notre nation semble même avoir été exempte au siècle de Louis XIV.
Si ce morceau se recommande par de sérieuses qualités, si l'écrivain a su voir et juger, ajoutons qu'il a su peindre. Le style a de la fermelé et de la précision quand il s’agit des opérations militaires; il offre de la variété et du pittoresque quand l’auteur décrit les vicissitudes de ses courses dans la Calabre. La simplicité appropriée au récit bistorique n’exclut pas le pathétique, qui apparait lorsque Courier décrit les horreurs de la retraite. La phrase s'allonge alors, comme pour évoquer celte interminable déroute où l'on eut tant à souftrir. Bref, la forme fait valoir le fond.
Depuis le 7 août, notre officier d'artillerie avait repris son posle auprès de Reynier. Ses malheurs avaient bien modifié l'attitude de ce général : « le voilà raisonnable, « abordable. On lui parle ; il écoute à présent, et de tous « c’est lui qui fait meilleure contenance ». Le voyant redevenu simple, et « bon homme », Courier lui pardonna vite sa hauteur et sa dureté d'avant la bataille. Il se vengea seulement en constatant l'abandon où le laissaient « les importants » ses courtisans de la veille; « que les temps, « sont changés depuis Monte-Leone...! au lieu de cette « foule, de ce cortège, c'est à qui se dispensera de l’ac-
« compagner ; il n’y va plus que ceux qui ne peuvent « l'éviter ». Tandis que « ceux qu’il poussait » lui boudent sans pouvoir lui pardonner d’être incapable de les servir, Paul-Louis se sent repris par son ancien attachement pour un chef qui ful surtout un ami. Sa « belle passion se rallume et joint le malheureux Sosie au malheureux Amphi- {ryon ». On voit par là que Courier, peu capable de sentiments vifs et profonds comme l’amour ou le patriolisme, était du moins très sensible à l'amitié ‘ ; et il est de fait que, malgré ses humeurs parfois bizarres, il eut partout où il passa beaucoup d'amis.
Cassano, où Courier avait rejoint les débris du 3° corps, marquait l’extrème limite de la retraite. Aussitôt opérée la jonction avec Masséna, cette armée allait revenir sur ses pas et essayer de regagner le terrain perdu en faisant aux iasurgés une guerre de représailles. Le 13 août, toutes les troupes, partant de Castrovillari et de Cassano, marchèrent en corps d'armée sur Cosenza, où l’on entra le 14.
Courier fut dirigé de là sur Scigliano : il commandait une pelite troupe sans artillerie qu’il appelle plaisamment une bande de pandours. N'avaient-ils pas pour seule consigne de dévaster les villages et de pendre les habitants? Le {8 au matin, en sortant de Cosenza, il eut la bonne fortune de rencontrer un parti de révoltés dont le chef, surnommé l'Anglais, fut mis à mort et dépouillé en un clin d'œil, Courier ne put empêcher ce meurtre, qu'il regrette ?. Dirigé ensuite contre la petite place maritime de l’Amantea, vers laquelle marchait aussi Verdier, il trouva « porte close », el celte tentative dut être abandonnée, à cause de
! C'est un trait de l’esprit gaulois. Qu'on se rappelle le bon ami que fut La Fontaine, d'ailleurs mauvais père el mauvais époux. ? « On le tua; j'en fus fâché, j'aurais voulu lui rendre un peu les bons traitements que j'ai reçus de ses compatriotes ».