CHAPITRE X
l'insuffisance des moyens dont on disposait’. C’est en allant vers l’Amantea que Courier faillit encore être enlevé par les brigands à Ajello. Le canonnier d'ordonnance qui l’accompagnait fut tué; et il perdit, avec son porle-manteau, ce qu'il appelait son « bréviaire * », cette fameuse Iliade de Turnèbe qui était un souvenir de l'abbé Barthélemy. Au milieu de ces vicissitudes, il mène une vie gaie, riant de ses malheurs, se consolant même de la perte de son Homère, car sa célèbre lamentation à ce sujet est un prétexte à développement littéraire. Il aime Les aventures, à la facon des hommes de leltres que cela distrait de leurs travaux. Mais il ne peut s'empêcher de flétrir la guerre qu'on lui fait faire aux insurgés, et qu’il appelie « la plus vilaine de toutes les guerres ».
Certes il est aisé de donner à cette expression le plus sinistre des commentaires, en prenant, même au hasard, parmi les documents officiels relatifs à la marche de l’armée de Calabre. lei, c’est un grand village que l’on brûle, et où 7.000 personnes (sic), trouvent la mort; là c'est la prise d'assaut d’une petite ville nommée Lauria. Écoutons César Berthier le chef d'État-major général” :
« Le feu consuma toute la ville basse ; on voyait des pré- « tres, surtout des capucins armés de fusils et de crucifix «animer les révoltés. Les temples leur servaient de retran- « chement et les femmes du haut des toits faisaient pleu- « voir des pierres sur nos soldats dont la fureur n’a pu se « contenir. La vengeance a été terrible... Plus de 400 bri- « gands ont péri dans Lauria, sans compter ceux qui ont
1 «Nous, pandours, nous n’avons que des cordes ». Ed. Sautelet, t. [, p. 138.
? [1 perdit aussi un cheval, de peu de valeur il est vrai. C'était un cheval de prise acheté 24 francs. Ed. Sautelet, t. 1, p.181. Etat des pertes.
Dépôt de la guerre. Arch. hist. Rapport du 23 au 25 août
« été fusillés en fuyant avec leurs armes et que la division « Gardanne a rencontrés dans les montagnes. Parmi les « morts, on a compté jusqu’à 12 capucins et 5 prêtres. « C’est à ceux-ci que Lauria peuplée de 9.000 âmes doit sa « destruction et ses malheurs. Il est à espérer que cet « exemple terrible épargnera du sang ».
C’est au cours de pareilles exécutions que l’armée, continuant sa marche, revit Nicastro et enfin Maïda sur le golfe de Santa-Eufemia, c’est-à-dire le champ de bataille où elle avait été défaite. Pour mieux témoigner son désir de revanche, Reynier établit son quartier général non loin de ces tristes lieux, à Mileto, faisant comprendre aux Anglais qu’il les attendait de pied ferme au cas où ils seraient tentés de renouveler leur attaque. »
Dans ce poste d’altente, Courier, tout en se préparant à combattre de nouveau, allait pouvoir goûter quelque repos après ses longues et périlleuses marches à travers les Calabres.
Il commença par mettre au courant sa correspondance ; il écrivit à M"° Dionigi qu'il pria de garder chez elle, jusqu’à la fin de la guerre, les effets qu’il lui avait confiés; puis il songea à frapper l'imagination de ses amis de France en leur racontant ses aventures ; de là, le journal adressé à M. de Sainte-Croix; les deux rédactions si différentes qu'il en fit attestent le temps et l’effort qu’il y.consacra; puis ce fut une longue lettre très intéressante, adressée à un camarade de Naples, auquel il conte avec verve ses tribulations, les massacres de Cassano et de Marcellinara, en mêlant à ces récits une foule d’anecdotes et de petits « potins » relatifs aux officiers et à leurs femmes.
Ses rapports avec le général étaient redevenus fort cordiaux, sa disgrâce n'ayant duré que « ce que durent les roses »; c'est pourquoi il se félicite, bien qu'avec ironie,
De Mileto, le 16 octobre.