CHAPITRE X
d’avoir fait une campagne où il n’a perdu, après tout, que ses chevaux, son argent, ses nippes et celles de ses amis. Au milieu de telles infortunes, tant de bonne humeur pourrait surprendre. Mais Courier nous prévient que pour trouver de bons moments « parmi) toutes ces diableries », il faut avoir le don de ne point réfléchir, don qu'il a recu du Ciel. Pourquoi se tourmenter, pourquoi songer aux maux de demain, alors que la vie matérielle s'offre aujourd'hui si copieuse, lorsqu'on trouve au fond de la Calabre bon souper, bon gîte et Je reste‘? « Et puis, on le traite si bien, le général Reynier, ainsi qu'il l'écrit à Mossel, a pour lui « tant de bonté » qu’il ne se « repent point encore d’avoir demandé à faire cette campagne, et que quélques. sourires de la fortune lui font oublier tous ses déboires ». Malgré la satisfaction qu'il exprime dans plusieurs de ces lettres de Mileto, Courier songeait à quitter la Calabre. Dès le 12 août, écrivant à Dulauloy, il invoquait, pour se faire appeler à Naples, des raisons qui n'avaient rien de militaire, mais qui pouvaient être de quelque poids auprès d’un général sensible aux appâts d'un sexe également adoré de Paul-Louis. Avec plus de sérieux, sinon avec plus de conviction, il tente une nouvelle demande le 18 octobre, auprès de son camarade Leduc, employé à Paris, qui par sa situation se trouvait à même d'approcher quelques-uns des généraux du ministère de la Guerre. Il lui demande à brüle-pourpoint de s’entremettre pour le faire appeler à l’armée d'Allemagne. Un grand découragement perce dans sa lettre : il semble fatigué de la Calabre où il ne lui
‘ « Le pays fournit en abondance de quoi satisfaire tous les appétits, poil et plume, chair et poisson; du vin plus qu'on n'en peut boire, et quel vin! des femmes plus qu'on n’en veut. Elles. sont noires dans la plaine, blanches sur les montagnes, amoureuses partout. Calabraise et braise, c’est tout nn ». Édit. Sautelet,
« veste rien à faire, ni à voir, ni à espérer ». Ainsi, il y était venu pour « voir », c'est-à-dire afin de visiter un des plus beaux pays d'Europe, encore tout plein de souvenirs et de monuments de la Grèce; mais il y était venu aussi parce qu'il avait quelque chose à « espérer » c’est-à-dire de l'avancement, et ce quelque chose lui a fait défaut. Dès lors à quoi bon s’obstiner? La Fortune, qui se refuse à Paul- Louis et à ses camarades, prodigue en ce moment ses faveurs à d’autres officiers, à ceux qui servent sous les yeux et sous les auspices du grand Napoléon. C’est là que Courier souhaite d'aller, c’est là qu’il espère pouvoir «se distinguer tout comme un autre ». D'ailleurs, que peut-il faire auprès de Reynier dans une armée qui n’a plus d’artillerie? Chargë « de toutes les commissions dont les autres ne se soucient pas », il ne peut, à ce mélier, que crever ses chevaux, « gagner des coups » et se « faire estropier en pure perle ».
Bref, Courier envie le sort des officiers qui servent en Allemagne, et estime qu'il est temps pour lui de passer à la Grande Armée. « Si cette campagne-ci se fait encore sans « moi, comme celle d’Austerlitz, où diable veux-tu que « j'attrape de l'avancement? ».
Ainsi nous le voyons, comme tous ses camarades, préoccupé de monter en grade. Il n'échappe pas plus qu'un Marbot à cette obsession, lui qui pourtant avait déclaré, à plusieurs reprises, que ne voulant pas faire une fortune, ni vieillir dans les honneurs obscurs de quelque légion, il lui restait à « quitter son vil métier ». Certes, dans cette lettre à Leduc, on ne reconnaîtrait point l’auteur qui avait écrit, et gardait en portefeuille, les Conseils à un Colonel. Qu'est devenu ce fier mépris des honneurs militaires, et des hommes, jugés médiocres, qui les obtiennent? La vie des camps a-t-elle pu changer à ce point l'officier sceptique et désabusé qui préféra toujours aux galons et aux broderies les vertes palmes des filles de Mnémosyne?