CHAPITRE XI
« des receveurs de département‘ me paraissent des effets « assez solides. Écrivez-moi ce que vous en pensez, et indi- « quez-moi les moyens de vous faire parvenir cet argent «d'une manière sûre ? ».
Paul-Louis eut beau se recommander à quelques amis qu'il avait dans l’entourage du ministre de la Guerre, il ne parvint point, par sa supplique, à toucher le cœur de Monseigneur l'ordonnateur en chef. Ce gros officier de la couronne ne voulut point convenir que le chef d’escadron démonté fût aussi pauvre qu’il le disait. Mais Courier n’avait-il pas commis une imprudence en déposant une partie de son argent entre les mains de M. de Colbert’, commissaire-ordonnateur? Sans doute une indiscrétion de ce dernier « découvrit la fourbe et l'erreur ». Au ministère, on put savoir qu'il y avait des misères plus pressantes à
1 Courier veut parler des obligalions ou bons à vue des receveurs généraux, institués par Gaudin à l'époque du Consulat. Mais, au moment où cette lettre fut écrite, Mollien devenu ministre du Trésor, venait d'arrêter la circulation de ces obligations, et d'instituer une caisse de service, où les receveurs généraux versaient, au fur et à mesure des recouvrements, le produit de l’impôt. Cette caisse fut autorisée à émettre des billets sur elle-même, portant un intérêt de cinq pour cent. Ces billets, bientôt fort recherchés des capitalistes, remplacèrent les obligations ou bons à vue. On voit que Courier ignorait, en avril 1807, ces dispositions nouvelles.
2 Lettre inédite de P.-L. Courier, publiée pour la première fois dans la Revue latine, n° du 25 janvier 1903, par M. Michel Salomon.
3 Paul-Louis s'était lié avec M. de Colbert pendant la campagne de Calabre. Avant de partir pour la Pouille, il lui confia une partie de son argent, comme il est facile de le comprendre par ce passage d’une lettre qu’il lui écrit de Foggia : « Joignez à votre lettre une petite note de la petite somme que vous avez à moi; chose utile, nécessaire même, en cas de mort ou de départ de votre part ou de la mienne ».
GASCHET. 18
secourir, si bien que Courier ne reçut d’abord aucune indemnité. Au mois d'août seulement, il obtint 1.900: francs!
Ne pouvant se faire rembourser son dû, il a recours alors à un petit artifice peu louable : ne s’avise-t-il pas de réclamer des frais de poste qu'il aurait dépensés pour aller deux fois de Reggio à Tarente et pour en revenir? Or, nous savons que ces deux vovages si périlleux il ne Îles fit pas en poste, mais à cheval, en bateau, à pied, et même, comme il le dit, « quelquefois à quatre pattes, quelquefois « glissant sur son derrière ou culbutant du haut des mon- « tagnes ». Il demande pourtant au général Reynier d’attester, par pure bonté d’âme, que son subordonné a pris la poste d’après son ordre. « Maïs quand cela serait faux, « ajoute-t-il, comme il s'agit d'une aumône et de soulager « un malheureux, ce seul motif sanctifie tout, et vous ne « devriez faire aucun scrupule de mentir par charité. « Pour donner aux pauvres, saint Francois volait sur les « grands chemins ». Voilà donc une petite indélicatesse à l’actif de Courier; nous constatons, sans plus insister, que ce n’est pas la première, et que ce ne sera point la dernière,
Absorbé par ces démarches, il avait fort négligé ses nouveaux amis de Naples, le bon Francesco Daniele et le marquis Tacconi; il répara ses torts en adressant à chacun d'eux une lettre très soignée en italien. Ce sont les premiers essais en langue toscane d’un écrivain qui était déjà passé maître dans l’art d'écrire en français.
Or, qu'il se serve de sa propre langue ou de l’idiome de Machiavel, ses qualités et ses défauts sont du même genre. Il se distingue par la recherche du mot rare, mais précis; il se montre érudit et enchâsse dans son style des expressions pittoresques, véritables curiosités de la langue italienne, qui l'ont frappé, qu'il adopte, et qui à l'avenir feront partie de son bagage littéraire. Pour dire que