CHAPITRE XI
désormais il se porte bien, il écrira : mi son quarito di modo che sto come una lasca!.
Pour dire qu'il s’est empressé d’avoir recours à son remède habituel (la diète), il écrit : Ao presto dato di piglio all’usata medicina. Cette tournure lui est chère et il l'emploiera désormais quand il se servira de la langue italienne*. Pour expliquer la façon dont les voleurs exercent dans la Pouille leur profitable industrie, ii a recours à cette expression imagée : « Tutti la voglion fare (l’arte di rubar); chi collo schioppo, chi colla penna, e meglio anche al tavolino che alla macchia* ». Il dit encore : « Non ho trovato con chi baratiar due parole ». Barattar due parole, c'est échanger deux paroles. Mais dans le dialecte poitevin, dont plusieurs expressions sont connues jusqu’en Touraine, baralter ou barotter signifie dire, parler et l’on comprend que Courier, tout heureux de retrouver dans l'italien une expression de la langue que parlaient les paysans de la Véronique, s’en soit emparé avec tant d’empressement.
Quand il a terminé sa laborieuse rapsodie, Paul-Louis s'écrie non sans une nuance d’orgueil et de coquetterie : « Ora, che vi pare del mio scriver toscano »? ILest fier, lui étranger et « transalpin », de pouvoir s'exprimer en toscan comme un puriste, et l’on voit bien que sa modestie est de commande, quand il s'excuse de ne savoir, faute de pra-
1 [l devait reprendre cette expression, qui l'avait frappé. Il dit aussi fresco come una lasca. Lasca désigne un petit poisson, un gardon. ;
? Dans un fragment d’une lettre adressée de Livourne à del Furia, conservateur de la bibliothèque Laurentienne, il écrit, en parlant des collaborateurs de cet érudit, qu’il avait chargé de collationner des manuscrits : Finito tal lavoro, dovranno dar di piglio al Plutarco Riccardiano ».
# Expression singulière : « On vole mieux encore sur le comptoir que dans le maquis ».
tique, trouver les termes qui traduiraient ses sentiments”. Il n'a, quoi qu’il en dise, aucun besoin des secours du marquis Tacconi pour donner à ses remerciements un tour fort ingénieux.
Ces lettres composées, Courier eut bien soin d'ailleurs d’en garder une copie pour le recueil qu’il se proposait de publier un jour.
Ce petit exercice de style fut une des distractions qu'il inventa pour faire diversion aux ennuis de la mission dont on l'avait chargé. Cette levée de mulets n'avançait guère, quoique l'officier parcourüt toute la Pouille. Il poussa jusqu’à Bari et à Lecce. Mais il était beaucoup moins soucieux de s'acquitter de son devoir que d'admirer partout la belle nature et les vestiges de l’antiquité qu’il rencontrait chemin faisant. Ses aveux ingénus nous en averlissent assez : « Je parcours ce royaume comme une terre que j'aurais « envie d'acheter. Je m'arrête où il me plaît, c’est-à-dire « presque partout; car ici il n’y a pas un trou qui n’ait « quelque attrait pour un amateur de la belle nature el de « l'antiquité? ».
On le voit, Paul-Louis achevait de jouir des bons moments que pouvait lui procurer la carrière militaire. À vrai dire, il avait toujours cru licite de faire servir ses tournées, en service commandé, à ses distractions d’érudit. Aussi éprouva-t-il une surprise extrême, accompagnée d’une irritation profonde, lorsqu’à son retour à Naples, vers la mi-juin, on lui fit voir un peu brutalement qu'il faudrait rompre avec ces habitudes ou quitter l’armée.
À Dulauloy, protecteur et ami de Courier, avait succédé le général Dedon*. L'année précédente, il avait com-
* Masiccome straniero etransalpino, poco praticodi quest'idioma, non sû trovar le parole che naturalmente ci saranno per ispiegare tali affetti. Al Signor marchese Tacconi.
? À Madame Pauline Arnou. Lecce, le 25 mai 1867.
* Il y avait deux frères Dedon dans j’arme de l'artillerie. Cou-