CHAPITRE XI
encore, il mitsa menace à exécution et, par ses soins, vingt copies de cette diatribe furent distribuées dans l’armée.
Courier aux arrêts souffre bien plus du fait matériel d'être privé de sa liberté que de l'humiliation d'être puni. Le mauvais effét produit, les conséquences possibles pour sa carrière, tout cela ne l’inquiète guère : l’orgueil le soutient; il subit l'autorité de Dedon sans la reconnaître, sans l’accepter; de là vient sa force. Mais il enrage de ne pouvoir aller et venir à sa guise dans cette ravissante ville de Naples. On voit bien que dans sa prison il manque de livres et qu’il se consume de regret à la pensée de la bibliothèque du marquis Tacconi où il ne peut aller fouiller dans les bouquins. « Prisonnier à Naples il lui semble être damné en paradis ‘ ».
Voilà pourquoi, deux jours après avoir lancé son invective, il se déclare prêt à tout, pour obtenir la levée de ses arrêts, même à signer que Dedon « est brave, qu'il Pa fait voir à Gaète et que ceux qui disent le contraire ont menti ». Étrange palinodie ! diront les lecteurs ausières, criminelle légèreté d'un homme capable de lancer contre ses chefs de graves accusations et de les retirer tout aussitôt, comme en se jouant! Ne nous indignons pas outre mesure de cette malicieuse rétractation. C’est une gaminerie de plus. Paul-Louis s’est toujours comporté au service comme un enfant gâté : du jour où il ne trouve plus dans son chef un protecteur et un ami, l’enfant gâlé devient un enfant terrible. Mais quels que soient ses torts, nous refusons en cette affaire de prendre parti contre lui. Son adversaire n’est guère intéressant. Correct dans le service, mais sans courage au feu, comptant moins, pour avancer, sur des qualités militaires que sur son application de bureaucrale et son zèle de courtisan, il était le type médiocre de l’offi-
‘ [l regrettait aussi sa maîtresse « un des plus beaux objets qui soient sortis des mains de la nature ».
cier bonapartiste prêt à se vendre aux Bourbons dès que Napoléon aurait vu pâlir son étoile : pour le définir d’un mot, c'était un général d’antichambre".
Ce qui montre d’ailleurs chez Dedon un homme sans courage, c'est qu'après avoir traité son subordonné avec la dureté que l’on sait, il fut plutôt ébranlé que fortifié dans sa colère par l’insolente lettre de Courier. Un pareil morceau aurait dû altirer sur son auteur les sanctions les plus graves. Au contraire, le commandant de l'arlillerie menacé d’un scandale, préféra « capituler ». « Il me lient bloqué et me demande la paix », écrit le prisonnier à un colonel, qui doitêtre Tugny°. Libéré des arrêts, il ne peut rester sous les ordres de Dedon; c'est pourquoi il lui adresse aussitôt une lettre pleine de dignité, où, sans aucune palinodie, il sollicite de nouveau son envoi en Allemagne, à la Grande Armée.
Comme il est assuré que son général ne sera plus, après cette algarade, tenté de le retenir, il peut, en attendant l'effet de sa demande, opérer tranquillement sa rentrée dans la bibliothèque du marquis Tacconi. Désireux de prouver enfin à ses doctes amis de l’Institut qu'ils ont raison de le croire « capable de quelque chose », quoique n'ayant encore rien fait, il travaille avec ardeur à sa traduction de Xénophon, pendant tout l'été de 1807, et tâche de la mener à bonne fin.
Les manuscrits de Xénophon renferment deux traités relatifs à l'art de l'équitation. L'un s'appelle irräpyines,
1 « Le trait de ton Dedon est bon : je le savais déjà. (Il s’agit d’un acte de lâcheté). Tu crois que le scandale de l'affaire lui pourra nuire? Ces choses-là ne font nul tort, pourvu qu'on serve bien, d'ailleurs, dans l’antichambre, surtout quand on a l’avantage d’être connu pour un sot. C'est bien là le cas de ton Dedon.… ». Lettre écrite de Cassano, le 12 août 1806.
? Tugny était devenu colonel en 1806 et servait à Naples.