‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 136 sur 264 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

de leurs hôtes, Courier observant tout avec méfiance, son camarade, au contraire, babillant à tort et à travers — dicenda, tacenda locutus — faisant le riche, contant ses histoires. A côté de ces figures en relief, on trouve bien ternes, bien imprécis, les pauvres moines de la Reine de Navarre, dont on sait seulement que l'aîné était très gras et le jeune plutôt maigre.

Et combien l'aventure de Calabre est plus dramatique!

C’est d’abord le pays perdu où se trouvent nos voyageurs, tout coupé de ravins et hérissé de forêts, l’aspect effrayant de la maison où ils cherchent un gîte, puis surtout l’entrée du charbonnier s’avançant pieds nus, avec un de ses grands couteaux à la main, vers la soupente où dormait « ce pauvre jeune homme étendu offrant sa gorge découverte ». Tout cela est vu en artiste. On comprend d’ailleurs que le cadre est réel; l’auteur l’avait observé au cours de ses pérégrinations" et il l'idéalise par l’art. On voit qu'il dépasse de beaucoup son modèle et qu'il copie l'Heptaméron à peu près comme La Fontaine savait imiter Phèdre.

Peu de jours après avoir adressé à M"° Pigalle ce piquant récit, Courier revint à Naples où il retrouva les livres dont il avait besoin pour résoudre quelques difficultés rencontrées dans le texte de Xénophon. Après deux mois d’une studieuse retraite, l'ouvrage était enfin « dégrossi ». Mais

1 Quant à l’anecdote, quelques invraisemblances légères et peu remarquées donnent à supposer qu’elle n’est point réelle. Lorsque l’auteur du récit a entendu le fameux : Faut-il les tuer tous deux ? et l’acauiescement de la femme de l'hôte, il est peu naturel qu'il ne réveille pas son compagnon et n’essaie pas de fuir avec lui. Autre invraisemblance : Courier déplore que son camarade ait dit qu'ils étaient Français. On ne pouvait guère s'y tromper, semble-t-il, d'autant plus qu'ils devaient porter l'uniforme. Je crois, que Paul-Louis a été inspiré par quelque aventure, assurément moins piquante, qui lui sera arrivée dans son premier voyage de Reggio à Cotrone avec le capitaine Monval.

le scrupuleux lettré ne veut pas s’en tenir là; il éprouve maintenant le désir de fignoler son œuvre, car il sent toute «la différence du sculpteur au tailleur de pierre ». Notons celte jolie expression par laquelle Courier caractérise le fini qu'il sait donner à son travailt. Si tant de traducteurs et d'écrivains ont été de consciencieux tailleurs de pierre, le style de cet artiste d'élite ne saurait être comparé qu'à une sculpture.

Cependant l’année s’avance : l’on est arrivé a la fin de novembre et l'officier, qui a reçu au mois d’août l’ordre de se rendre à Vérone, s’attarde encore à Naples. A la vérité, s’il ne part pas pour rejoindre son poste, c'est qu'il songe dès cette époque à régaler ses chefs de sa démission. Sainte- Croix, qui s'étonne de le voir continuer à servir, puisqu'il le fail à conire-cœur, lui conseille de quitter son « vil métier », et dès lors cette idée se précise dans son esprit. S'il se rendait libre, il irait visiter la Grèce; il pourrait flâner tout à son aise, voir de nouveaux pays. Mais le métier militaire a bien ses avantages, on peut voyager partout à « la faveur de son harnais »; loin de perdre son temps, Courier en a profité pour faire de « bonnes études »; et après réflexion, il se décide à rester encore au service pour continuer à observer ce « qu’on n’apprend point dans les livres », el pour avoir des mémoires, qu’il emploiera plus lard.

Au milieu de ces hésitations, le temps passe et la faute de l'officier s'aggrave chaque jour. 11 ne paraît pas s’en rendre compte; mais lorsqu'il arrivera enfin à Vérone, après avoir encore perdu deux mois en route, il apprendra à ses dépens qu'on ne se joue pas impunément du devoir militaire.

! Il se compare aussi à un menuisier quand il dit : « Il me manque des outils pour enlever certains nœuds ».

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