CHAPITRE XII
drait bien ui confier. Les temps étaient durs: au milieu des troubles politiques et des événements militaires, dont Rome était le théâtre depuis dix ans, le pauvre helléniste ne trouvait guère à vivre de son grec. Aussi était-il réduit à relancer les amateurs et à les allécher sans cesse par la promesse de leçons merveilleuses qu’il se flattait de dénicher dans tous les manuscrits.
Courier se laissa tenter et lui confia une collation du premier livre de l’Anabase'. Par malheur, l'officier français n'élait pas plus généreux que l’érudit mercenaire n'était désintéressé; lui ayant versé dix piastres pour des services antérieurs, il s'abstint de lui laisser d'autre argent pour ce travail nouveau. Privé d’un encouragement aussi nécessaire que vainement espéré, le pauvre Amati se mit à l’œuvre, mais sans entrain — dentibus infrendens. — Au bout de dix-huit mois seulement, l'ouvrage était achevé et formait «une énorme liasse grand in-folio » avec les variantes de quatre manvwscrits?. Courier, dont les désirs étaientsurpassés, aurait dû le récompenser largement; mais comme à ce moment d’autres projets et d’autres études le détournaient de l’Anabase, il se montra peu pressé de prendre livraison de ces notes et d’en acquitter le prix, fixé à vingt louis par un bon connaisseur.
Il fut souvent question de cette collation dans la correspondance assez suivie que l'officier français, après avoir quitté Rome, entretint avec M°* Dionigi. L'accueil si cordial qu’elle lui avait fait développa chez lui une vive affection pour cette femme de lettres. Avec elle, il éprouva le charme de l’amitié, la seule forme de tendresse dont ce cœur sceptique fût capable. Madame Dionigi était plus
1 Lettre à Monsignor Marini, 6 mars 1808.
? Lettre de M. Akerblad à Courier. Rome, le 21 juin 1809. Dans l'intervalle, Amati avait adressé à Courier de pressantes demandes d’argent.
âgée que lui, elle avait de nombreux enfants el une fille mariée; point donc n’était à craindre que cette amitié ne se changeât en un sentiment plus tendre. D'ailleurs, le charme qu’éprouvait Courier était surtout littéraire; les lettres de Madame Dionigi le ravissaient et il déclare qu'il ne saurait s’en passer’; quant à sa conversation, il brûlait tant d'en jouir, qu’éloigné d'elle il ne cessait de faire des projets pour aller rejoindre son amie. « J’irai vous voir, « Jui écrit-il à peine libéré du service militaire, j'irai vous « voir, non pas seulement cet hiver, mais tous les hivers. « C’était là mon ancien projet, mon plus beau château en « Espagne, et le plus cher de mes rêves, que rien ne m'en- « pêche aujourd’hui de réaliser? ».
Rome était dès longtemps sa ville de prédilection ; mais son amour pour cette capitale, augmente de tout l'intérêt que lui inspire M°° Dionigi. « La patrie, lui mande-t-il, « est où l’on est bien, où on a des amis comme vous; el si « mon bonheur est à Rome, il est clair que je suis Ro- « main*° ».
Avec de tels sentiments, on comprend que Courier ait eu bien de la peine à s’arracher de Rome pour aller rejoindre son poste : pouriant il fallait partir ou démissionner sans plus tarder. Ne pouvant s'arrêter encore à une décision aussi catégorique, il dut bon gré mal gré boucler sa malle. Ces quinze jours de Rome, envolés comme un rêve, avaient, on le voit, fortifié son amitié pour l’aimable femme qui l'y avait accueilli, et l’on ne se sépara qu'avec de mutuelles promesses de continuer par lettres un si agréable commerce.
En retour de lant de gâteries, la Dionigi attendait un petit service de son nouvel ami. Elle préparait, à cette épo-
1! A Me Dionigi, Strasbourg, le 18 juillet 1809. ? Ibid.
* À Mme Dionigi, Milan, le 22 mars 1809.