CHAPITRE XII
continuer à Florence les études qu'il avait ébauchées à l’école de son village. Bientôt l'application et les progrès de l’élève le faisant remarquer davantage du Bandini, celui-ci entreprit de le pousser plus haut. Il le recommanda chaudement à l'archevêque de Pise, son intime ami, qui lui accorda une place au séminaire de cette ville. Là, del Furia étudia le grec et les langues sémitiques. En 1797, à peine âgé de vingt ans, il revint à Florence et fut attaché au Bandini comme vice-bibliothécaire. Ce qu’on pourrait appeler les études supérieures du futur professeur de grec avaient, on le voit, été courtes. Ces trois années passées au séminaire de Pise, devaient-elles suffire à former un helléniste vraiment digne de ce nom? A moins d’aplitudes exceptionnelles, qu'il ne révéla jamais, del Furia devait-il être à la hauteur de sa tâche s’il se trouvait appelé à diriger la Bibliothèque médicéenne?
Et pourtant cet honneur insigne lui échut bientôt; car son protecteur étant mort en 1803, il obtint de lui succéder à l’âge de vingt-six ans, et à cette charge il ajouta, grâce à la bienveillance du Gouvernement, les autres emplois qu'avait occupés le Bandini, la direction de la Bibliothèque léguée par Marucelli et la place de professeur de langue grecque à l'Académie de Florence.
IL y avait quatre ans que del Furia était en possession de ces avantages lorsque Courier, pénétrant dans l’enceinte vénérable du cloître San-Lorenzo, lui présenta les lettres de l'abbé Andrès et de Monsignor Marini, qui devaient lui servir d'introduction. Il serait malaisé d'imaginer deux hommes plus différents, au physique comme au moral, que ceux qui se trouvent, pour la première fois, en présence l’un de l’autre.
Paul-Louis Courier, alors âgé de trente-six ans, était grand et élancé. Il avait le front haut, la tête fine et intelligente ; des yeux vifs et pélillants de malice éclairaient son visage que défiguraient la grandeur excessive de la bouche
et les marques de la petite vérole qu’il avait eue dans son enfance.
Petit, trapu et court d’encolure, del Furia avait un gros visage joufflu, une tête énorme qui s’attachait directement sur ses larges épaules; ses gros yeux proéminents étaient d’une myopie telle qu’elle semblait s'accompagner de strabisme!.
Au point de vue intellectuel et moral, l'opposition est aussi nette : l’un, rêveur, indépendant, impatient de toute contrainte, quitte l’armée pour suivre ses goûts, pour aller où il lui plaît, sans avoir à se mettre en règle avec l'autorilé militaire.
L'autre, régulier, ponctuel, s'acquitte avec exactitude. pendant plus de cinquante ans, de ses nombreux devoirs de professeur, d’académicien della Crusca, de bibliothécaire à la Laurenziana et à la Marucelliana. Son biographe observe avec altendrissement qu’à cette dernière hibliothèque, plus fréquentée par le public, chaque jour, jusqu'àla fin de sa vie, on le trouvait à son poste, prêt à répondre aux lecteurs et à les guider dans leurs recherches. Appliqué et docile il fut, dans la force du terme, un bon fonctionnaire. D'ailleurs, il ne fit de sa vie montre d'aucune initiative ni d’aucune indépendance de caractère. Il ne fut même pas l'artisan de son heureuse fortune, car depuis l’enfance il se laissa guider par son protecteur l'abbé Bandini, qui Le poussa du séminaire au fauteuil de conservateur.
Un pareil homme devait être toujours de l’avis du parti régnant; et, en effet, nous voyons que del Furia servit avec un égal empressement tous les maîtres qui gouvernèrent sa patrie. Après l'abolition du royaume d’Étrurie et la chute du prince de Parme, auquel il devait ses emplois, il accueillit sans hésiter le régime nouveau que l'Empereur
1 Cf. F.-L. Polidori, Loc. cit.