CHAPITRE XI
Mais, par un trait de prudence qui le caractérise, l'officier amateur de grec se garda bien de révéler à del Furia la trouvaille qu'il venait de faire et dont il n’avait pas, pour l'instant, les moyens de s'approprier tout le mérite.
Il ne souffla mot de Longus, ne se souciant guère de faciliter à autrui une découverte qu'il se proposait de garder pour lui et d'exploiter plus tard.
Dès les premiers jours de janvier 1808, comme le temps continuait à être glacial, Courier, sa collation des manuscrits de Xénophon achevée, quitta la capitale de la Toscane. Il n’avait rien vu de ses monuments, ni de ses chefsd'œuvre artistiques, mais il avait constaté l'existence d’un fragment inédit de Longus, ce qui devait plus tard donner à son nom une célébrité inatlendue. On avouera qu'il n’avait point tout à fait perdu son temps.
Cependant l’irrégularité de sa situation, au point de vue militaire, commençait à l’inquiéter. Quelque indolent qu’il fût, il ne pouvait parfois songer sans quelque ennui à ce qui l’attendait lorsqu'il arriverait à Vérone; pour écarter, autant que possible, ces vagues appréhensions, il avait essayé, à deux reprises, de justifier aux yeux de ses chefs son injustifiable retard. Deux lignes de ses États de service conservés au ministère de la Guerre, attestent ces scrupules tardifs et vains'. Il avait écrit au ministre et au général Dedon, en donnant sans doute d’excellentes raisons pour excuser sa fugue. Le fait d’avoir adressé ces lettres prouve au moins qu'il avait conscience de sa faute, mais l'indulgence dont il avait bénéficié, en d’autres occasions, lui faisait espérer que, cette fois encore, on lui pardonnerait. De
1 Dépôt de la guerre. Arch. administratives. Courier, États de ser vice :
Écrit sur son retard de se rendre à l’armée d'Italie, le 13 octo-
bre 1807.
Écrit sur le même sujet au général Dedon, le 19 décembre 1807.
Florence il alla directement à Milan, où il s’'employa en démarches et en visites pendant huit jours. Il se vit réitérer l’ordre de gagner Vérone sans relard. Mais, comme pour mettre le comble à sa faute, comme pour narguer la discipline militaire, il trouva encore le moyen de s'arrêter en chemin et de perdre quinze jours à Brescia, sous prétexte qu’il y rencontrait un de ses meilleurs amis, Le chef dé balaillon du génie, Haxo.
Haxo, qui fut un des plus grands ingénieurs militaires du xix° siècle, avait été, à l’école de Châlons, le camarade de promotion de Paul-Louis. Jusqu'à ce jour, la chance se refusait, semble-t-il, à le favoriser; il n’était, comme Courier, que simple chef de bataillon’. Une longue mission en Turquie, dont il venait de s'acquitter, n'avait que trop contribué à le faire oublier : loin des yeux de l'Empereur, il n°y avait en somme pour un officier aucune chance d'obtenir un brillant avancement, l’eût-il mérité par d’éclatants services. C’est ce que constatèrent Les deux amis en se revoyant et ils se consolèrent si bien l’un par l’autre des déceptions de leurs carrières qu’ils passèrent fort gaiement deux semaines ensemble.
On bavarda ferme. Courier conta ses aventures de Ca-
1 Ce fut le siège de Saragosse qui mit enfin en évidence ce remarquable officier. Dès lors, il brûle les étapes. Colonel en 1809, il dirige avec tant de succès les attaques contre Lérida, Mequinenza, Tortosa qu'il gagne, à la fin de 1810, le grade de général de brigade, ainsi que le titre de baron (13 mars 1811). Chef du génie du 1° corps dans la campagne de Russie, il fut promu divisionnaire en février 1813, et fortifia en quelques semaines Hambourg où Davout put tenir jusqu’à la fin des hostilités. Il commanda le génie de la Garde à Waterloo, et se trouva, après la défaite, une des personnalités les plus en vue de l’armée. On s'accordait, depuis les dernières campagnes, à reconnaître en lui un des premiers ingénieurs militaires de l'Europe. On Fes même surnommé « le Vauban du xix° ne ».