CHAPITRE I
A côté de cette grande bourgeoisie, qui pouvait aller de pair avec la noblesse, et qui souvent possédait des fiefs nobles, vivaient de moindres bourgeois, tabellions, gens de lois, procureurs, maîtres en chirurgie, marchands des petites villes. Cette classe moins fortunée avait aussi ses vertus : probilé, épargne, application. Paul-Louis apprit à l'estimer à l’école de son père qui, rebuté par la noblesse, s'était bien gardé d'imiter ses dédains injustes et avait choisi des amis un peu au-dessous de lui. Au notaire, à l'officier de santé, à l’huissier public René Rabineau, il avait joint d’honnêtes artisans, maréchaux de forges, menuisiers, bouchers, boulangers tels que ce François Bourdon, marchand boulanger de Luynes, qui fut un familier des Courier et qui plus tard achètera la Véronique ‘.
Tout au bas de l'échelle sociale, les paysans représentaient la classe la plus déshéritée : celle qui portait le poids de tous les privilèges. Ceux que Paul-Louis avait connus dans son enfance au Breuil, à la Filonnière et qu’il revoyait tous les ans, à l’époque des vacances, les paysans des bords de la Loire, furent parmi les plus heureux de l’ancien régime. Dans cette belle contrée la fertilité du sol, la douceur du climat permettaient à l’agriculteur de vivre même après avoir satisfait aux exigences du fisc et payé les redevances au seigneur. Bien plus, je relève un signe certain de la prospérité de la région: les petits propriétaires, si rares en France avant la Révolution en dépit des assertions de Tocqueville?, étaient fort nombreux autour des domaines de
1 Nous trouvons tous ces renseignements dans les registres de la mairie de Ciaq-Mars-la-Pile et dans les minutes des notaires, chez lesquels le père de Courier passa tant d'actes de toute sorte.
2 À côté de la propriété optimo jure et optima conditione, on en connaissait une autre moins complète : « Dans le contrat de «bail à rente, le preneur devenait dans le langage du temps une « sorte de propriétaire pourla durée du bail. Combien y en avait-il
M. Courier. A la Véronique, sur les bords de la rivière de Loire, où la propriété était si morcelée, il avait pour voisins nombre de paysans qui cultivaient leur propre héritage ; chacun vivait en exploitant quelques arpents plantés en vigne et en müriers. Son closier lui-même René Boileau possédait en propre quelques « chaisnées » de terre. Les cultivateurs de ces cantons de Touraine échappaient donc, pour la plupart, à la misère qui désolait tant d’autres parties du royaume'. Pourtant, leur sort était toujours précaire, à cause de l’enchérissement fréquent des blés, qu'il fàt dû à des causes naturelles ou bien aux honteuses spéculations du « pacte de famine ». Un cahier de Touraine? parle de fixer les rétributions des journaliers de la campagne à raison de la cherté du blé et des saisons. Le froment atteignait parfois un tel prix que ceux-mêmes qui le récoltaient pour le compte d’un maître ne pouvaient s’en procurer pour eux et leur famille; et l’on n’avait pas la ressource en Touraine de se nourrir de châtaignes, comme dans certaines contrées du Poitou et du Limousin! De là, tant de paysans affamés, chassés de chez eux par la misère, qui, déguenillés et effrayants couraient les grands chemins, vivaient d'’aumônes ou de pillage, se postaient surtout à l'entrée des villes, aux avenues des châteaux et des cou-
« de ce genre dans cette « immensité » de petits propriétaires dont « parle Tocqueville? » Edme Champion, La France d'après les cahiers de 1789.
‘ Au moment de la convocation des États généraux, la misère était affreuse dans une grande partie de la France. Tenons-nous à quelques, traits caractéristiques. « Réduits à la plus affreuse indi- « gence, nous n'entendons que les cris d’une famille affamée à la- « quelle nous regrettons presque d’avoir donné le jour ». Ainsi s'expriment les gens de Pontcarré. Archives parlementaires, V-40. A Châtellerault, les paysans manquent du pain noir qui est d'ordinaire leur nourriture exclusive. Jbid., IT, 695.
* Archives parlement, VI-60. Cité par Edme Champion.