‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 16 sur 264 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

vents, et, la nuit venue, terrorisaient les campagnes, altaquant parfois les habitations isolées. Ce fléau hideux de la mendicité n’épargnait point la Touraine. Nulle part, peut-être, il n’affligeait plus tristement les regards que dans cette fertile province, à cause du contraste du bien-être des uns et de la détresse des autrés. En vain les monastères et les institutions charilables s’efforçaient-ils de secourir Les misérables et les vagabonds : leur nombre grossissait sans cesse.

Que dire des droits féodaux qui subsistaient en 1789 au mépris du bon sens? Pour en apprêcier l'inconvénient il faut moins supputer la valeur des redevances que calculer les misères qui en résullaient pour le paysan et les vexations auxquelles ils servaient de prétexte. Paul-Louis dut connaître et entendre apprécier par son père ceux que le clergé de Touraine, dans ses cahiers, appelait indécents et ridicules; à côté de ces extravagances d’un autre âge qui choquaient la raison plus encore que l’amour-propre des vassaux, il ÿ en avait, comme les banalités, qui causaient aux paysans une foule d’entraves : ne pouvoir écraser son grain chez soi, être obligé de l’apporter au moulin du seigneur, perdre de nombreuses journées à la porte du moulin soit parce qu'on attend son tour, soit parce qu'il n’y a pas assez d’eau pour faire tourner la roue, subir les exactions ou les malversations des meuniers et des boulangers, telles étaient les épreuves imposées par la féodalité à la patience de Jacques Bonhomme,

Or, il est piquant de constater que ces droits, si lourds pour le peuple des campagnes, furent exercés par le père même de Courier qui en sa qualité de seigneur du Breuil possédait un moulin banal. La féodalité attachée à celte terre était « d’une étendue considérable ». Elle comprenait le droit de grurie et relevait du duché de Luynes et de la Touche à foi et hommage. Le père du Pamphlétaire était donc un de ces « bons seigneurs » dont il parle avec

une ironie trop inconsidérée dans la pétition pour les villageois d’Azay'. Mais rien ne nous autorise à penser que M. Courier, s’il tint à ses droits et prérogatives, en ait jamais usé de manière à vexer les paysans que la fortune avait rendus ses vassaux.

Il avait trop souffert de l’insolence de la grande noblesse pour être jamais tenté de la copier. Ne l’avait-il pas vue de près à l’époque de sa jeunesse avant sa retraite en Touraine? Il avail connu la cour au temps de Madame de Pompadour et il apprit à son fils à la haïr. C’est de lui que Paul- Louis hérita cette haine lenace contre les courtisans, qui l'anime, plus encore que l’amour du peuple, dans ses plus célèbres pamphlets. Dans Le Simple Discours, il est aisé de voir que ce sont les rancunes paternelles qu'il exhale. Il avoue en effet n'avoir jamais vu la cour. Quels sont donc ces « gens instruits » à qui il en a oui parler? et qui a pu lui rapporter des traits comme ce mot de Bernis à un ministre qui l’éconduit : « Monseigneur, j'attendrai », si ce n’est l'homme même qui a présidé à son éducation et à la formation de son esprit et de ses idées?

Parmi cette classe favorisée dans la nation, il y avait une coterie qui jouissait de privilèges exorbitants, c'était la noblesse régulièrement « présentée ». Elle seule depuis le ministère du comte de Saint-Germain avait accès aux grades élevés de l’armée? ; cette récompense accordée à l’es-

! Dans les propriétés que posséda successivement Jean-Paul Courier, y compris celles qu'il transmit à son fils, tous les logements de métayers répondent à la description que j'en donne ici. L’unique chambre contient habituellement un four. A la Véronique le closier était logé dans une « chambre en roc », c’est-à-dire dans une véritable cave que l’on peut voir encore aujourd'hui et où l'on ne serre plus que des pommes de terre.

? «Il n’y a de bons que les moines, la noblesse présentée et messieurs les laquais ». P.-L. Courier. Lettres au rédacteur du Censeur, IX.

Page 1