CHAPITRE XII
Quant au rapport adressé au ministret, il ne pouvait être que très malveillant. Mais Courier comprit que le mal était sans remède. Toutefois, son heureuse nonchalance reprenant le dessus, il profita du premier moment où € l'animal » eut « les talons tournés » pour courir à Florence voir des manuscrits grecs, sur l'invitation d'Akerblad.
La Junte extraordinaire de Toscane, qui avait été établie par décret impérial du 12 mai 1807, et qui comprenait le Comte Menou, président et MM. Chaban, de Gérando et Janet, avait prononcé la suppression d’un grand nombre de couvents. Quelques-uns, comme ceux de San Marco et della Badia à Florence, contenaient des manuscrits d'une valeur incrovable soit par leur antiquité, soit à cause des riches enluminures et des précieuses miniatures dont ils étaient ornés.
Nul parmi les lettrés ne se préoccupa plus de ce qu’allaient devenir ces trésors de parchemin que Courier et son ami Akerblad. Ils parvinrent à s’introduire à la Badia, dont les portes longtemps closes commencçaient à s’entr'ouvrir à quelques érudits, et où ils avaient déjà été admis”; ils constatèrent avec douleur que les moines, prévoyant upe visite domiciliaire du gouvernement français, avaient commencé à faire disparaître quelques-uns des manuscrits les plus précieux. Courier, toujours accompagné de son ami, se rendit alors chez les membres de la Junte. Il fit la connaissance de M. de Gérando*, qui se trouvait être fort lié avec Clavier et Sainte-Croix. Il vit aussi M. Chaban :dont l'accueil cordial le toucha*.
1 Nous n’avons pu trouver trace au ministère de la Guerre du rapport que Sorbier dut adresser sur Courier.
2 C’est au cours de cette précédente visite, en décembre 1807, que Courier avait constaté l'existence du fragment inédit de Longus.
3 Lettre à Clavier, 4 avril 1809.
+ Lettre à M. Chaban, 30 septembre 1808.
Par devant ces Messieurs, l'officier d'artillerie plaida avec chaleur la cause des érudits; elle était gagnée d'avance car il se trouva que M. de Gérando était lettré et membre de l'Institut; mais Courier stimula le zèle de ces Messieurs en leur apprenant que les moines vendaient ou donnaient les manuserils qu'on avait laissés entre leurs mains.
A la suite de cette démarche, on décida de faire rechercher ceux qui déjà avaient disparu et de les réunir, dans la Bibliothèque Laurentienne, à tous ceux que l’on trouverait encore dans les monastères supprimés.
La Junte nomma donc une commission chargée de cette recherche : elle commença par désigner Courier lui-même et Akerblad. Mais Paul-Louis, rappelé d'urgence à Livourne, dut refuser l'honneur qu'on lui faisait et Akerblad, de son côté, pensa que sa qualité d’étranger lui interdisait d'accepter. C’est pourquoi le soin de retrouver les manuscrits vendus par les moines resta confié à MM. Puccini', directeur de la galerie de Florence, et del Furia, qui s’en acquittèrent avec fort peu de zèle.
La négligence qu’ils apportèrent à cetle enquête est le premier grief de Courier contre ces Florentins trop complaisants® qui « ne voulaient faire de la peine à personne »; et, dans cette querelle commencante, nous devons nous ranger de son côté, avec tous les lettrés et les érudits, contre ces deux fonctionnaires timorés, qui se soucièrent beaucoup moins de la science que de leur propre repos.
Rentré à Livourne, Courier était tenu au courant par Akerblad de ce qui se passait à Florence: il apprit d’abord
! Tommaso Puccini, conservatore dei Publici stabilimenti, ede’ Monumenti d’Arti e di Scienze, e Direttore dell Imp. Galleria di Firenze. |
2 Peut-être regardaient-ils la spoliation des moines comme injuste; mais Courier ne pouvait pas partager ces scrupules.