CHAPITRE XIL
qu'à défaut de manuscrits grecs le comité, dont il avait dû faire partie, venait de découvrir chez des moines un recueil de lettres inédites de Machiavelli et de Guicciardino': enfin, le 1° décembre 1808, eut lieu « la fameuse descente domiciliaire » chez les révérends-pères della Badia. Hélas! Akerblad, qui s'était joint en curieux aux commissaires, eut la douleur de constater que vingt-six des plus précieux manuscrits avaient disparu « et entre autres le beau Plutarque » qu'il avait admiré avec Courier. Le dépit de ce dernier dut être vif et il en concçut dès lors de la rancune contre Puccini et Furia qui, par leurs atermoiements et leur timidité excessive, avaient facilité la supercherie des moines. Il devait les dénoncer, dans la lettre à Renouard, on sailavec quel éclat.
En attendant, Courier faisait de tristes réflexions sur les conditions nouvelles du service auquel il était astreint. Lui, qui avait joui si longtemps d’une liberté presque illimitée, etqui en avait abusé pour ses plaisirs ou ses éludes, se voyait maintenant surveillé.
A peine avait-il pu paraître à Florence qu'on lui avait intimé l’ordre de rentrer à Livourne. Obligé de renoncer à l'espoir d’un congé, il demanda à faire la campagne d'Espagne qui se préparait, c’élait un moyen comme un autre de quitter l'Italie et de revoir la France, ne fût-ce qu'en passant.
Il n’était point effrayé par les dangers de cette nouvelle guerre qui promettait d’être sanglante. Demander à passer en Espagne, c'était vouloir courir au devant de périls terribles, et échanger une vie paisible de garnison contre les émotions et les labeurs du champ de bataille.
Par malheur, si Courier échappe au reproche de lâcheté, il mérite trop souvent celui d’inconstance, et il faut attri-
1 Lettres d’Akerblad à Courier des 16 novembre et 2 décembre
buer sa démarche moins à la noble ambition d’un soldat qu’à la curiosité d’un esprit volage. Fatigué de Livourne, il veut visiter d’autres pays; il ne cache pas d'ailleurs à ses amis qu'allant en Espagne, il espère « voir en passant la fumée de sa chaumière‘ ». Mais l'autorité militaire, qui commence à être éclairée sur son compte, voit trop où tendent ses désirs, si bien qu'on le refuse.
C’est ainsi qu'il se trouve amené peu à peu, de déception en déception, à envisager le projet de quitter son « vilain métier ». Dès le mois d'octobre, il en faisait part à d’Agincourt, le meilleur ami qu’il eût en Italie. Mais 11 hésite encore, ne sachant trop comment vont ses affaires en France, ni s’il pourra vivre du seul revenu de son patrimoine. Il songe à laisser là son « harnais comme un papillon dépouille peu à peu sa chrysalide et s'envole ? ». En novembre, il reçoit l'ordre de quitter Livourne et de se rendre à Milan. Son dessein se précise, et il écrit à d’Agincourt : « Si Dieu ne change mes résolutions je mettrai bientôt mon armure au croc... Je m'en vais, et dis comme Athalie : J'ai voulu voir, j'ai vu ».
Cette dernière lettre datée de Livourne est du 15 décembre 1808. Peu de jours après, l’officier qui devait le remplacer étant arrivé, Courier put quitter une garnison où il avait passé dix mois sans cesser un seul jour de souhaiter son départ. Il accourut naturellement à Florence où l’attiraient avant tout l'amitié d’Akerblad et Pespoir de fouiller dans les bouquins provenant de bibliothèques comme celles de la Badia, ou de San Marco. Il n'ignorait pas, on le sait, que le gouvernement avait fait opérer dans ces couvents des visites domiciliaires, afin de confisquer les précieux manus-
A Me Dionigi, 22 mars 1808.
? Cette gracieuse comparaison qui vient naturellement sous la plume de Courier nous rappelle que, pendant son enfance, il avait élevé des vers à soie dans la verrerie de son père à la Véronique.