CHAPITRE XII
crits détenus par les moines. Sans doute, on était arrivé trop tard, puisque, chez les seuls bénédictins de la Badia, vingt-six des plus rares avaient déjà disparu, soustraits par le bibliothécaire « ce petit père Bigi au regard faux ». Mais on avait encore pu retrouver quatre-vingt-dix maauscrits grecs dont plusieurs d’une grande valeur : de ce nombre était le petit volume in-octavo déjà examiné par Courier et où il avait trouvé, parmi un fatras d’ouvrages de peu d'intérêt, comme les fables d'Esope, le texte complet de Daphnis et Chloé. Cet inestimable volume, remontant au xIn° siècle, avait été transporté comme les autres à Ja bibliothèque Laurentienne. Comment Paul- Louis ne profila-t-il pas de son séjour à Florence pour copier dès lors la partie inédite du Longus? Cette tâche lui devenait facile grâce à ses relations avec del Furia. Mais il préféra attendre. Il avait en effet son projet arrêté dans sa tête : il se rendait à Milan avec l'intention soit de sy faire donner un congé soit d'envoyer sa démission. Rendu à la liberté d’une manière ou d’une autre, il comptait faire en France un voyage urgent et nécessaire pour sauvegarder ses intérêts; puis il reviendrait à Florence et alors il pourrait à loisir déchiffrer et copier le fragment.
En attendant, il trouvait dans la compagnie de son voluptueux ami des séductions moins avouables que celles de l’érudition, et il sut, comme « l’Aristippe suédois », se délasser de l’étude par la galanterie. D'ailleurs peu pressé de rejoindre son poste, il s’oublia jusqu’au 4 février 4809 auprès des rives de l’Arno.
Arrivé à Milan, son premier soin fut de demander un congé, pour aller voir ses propriétés de Touraine qui périclitaient en l’absence du maitre.
Il est aisé de comprendre qu'une fortune, négligée depuis quatre ans par le plus oublieux des hommes, devait se ressentir fâcheusement de cet abandon. Les deux domaines de la Filonnière et de la Houssière étaient affermés
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en vertu de baux qui ne devaient expirer qu’en 1811 et en 1813. Mais les fermiers, livrés à eux-mêmes, oubliaient d’acquitter leurs termes et finissaient par se croire proprictaires. Bourdon, l’acquéreur de la Véronique, n'avait pas encore pu se libérer entièrement. En revanche, Choisnard et quelques autres débiteurs avaient versé au notaire de Luynes, le principal et les intérêts des obligations par eux souscrites au profit de Paul-Louis. Mais ce dernier avait perdu en Calabre, avec tous ses papiers, la note mentionnant le montant de ses billets et les noms des obligataires, si bien qu’il ne savait plus que réclamer. Il était réduit à s’en rapporter à M° Odoux ; or, il paraît que ce tabellion ne Jui inspirait qu’une médiocre confiance, car une lettre à M: Bonneau, notaire d'Orléans, nous le montre fort inquiet et en quête des moyens de « rattraper son argent »'. Un petit voyage à Luynes eût arrangé les choses et c’est pourquoi Courier sollicitail un congé avec lant d’insistance. Éconduit encore une fois, après son arrivée à Milan, il réalisa enfin le dessein qu'il mürissait depuis plusieurs mois : il « régala », c'est sa propre expression, il « régala de sa démission » le ministre de la Guerre. Elle fut acceptée le 15 mars 1809. Mais il n’attendit même pas la réponse de « Son Excellence » pour faire connaître son départ à l’officier qui commandait son régiment, c’est-à-dire au major Griois? ; de là cette lettre d'adieu où se combinent à doses égales la cordialité, l'ironie, le regret de quitter des camarades et la joie d’être libre.
! Revue latine, 25 janvier 1903. Lettre inédite de P.-L. Courier.
? Quoique détaché à Milan, et précédemment à Livourne, Courier n'avait Jamais cessé de compter au 1°" régiment d’artillérie à cheval qui était à Vérone, et qui avait pour chef effectif le major Griois, en l'absence du colonel Baltus de Pouilly, lequel ne rejoignit jamais.