CHAPITRE XIII
lai plus d'ambition qu'il n'aurait voulu en laisser soupconner.
Pour l'instant, il fut heureux de goûter une liberté illimitée : il put flâner dans Milan, visiter les Musées et les curiosités, jouir de la société de son ami Lamberti.
Cet aimable lettré était alors à l'apogée du succès et du bonheur. Sa réputation d’helléniste, due aux Chants de Tyrtée, et depuis à une traduction italienne de l'Hymne à Cérés, publiée avec le grec en tête, allait bientôt être consacrée par la magnifique édition d'Homère que Bodoni, le célèbre éditeur de Parme, lui avait confiée:. Ce grand travail était terminé au moment où Courier vint à Milan?.
L'auteur, bon courtisan quoique fort honnête homme, se disposait à l’aller offrir à l'Empereur ; mais, à ce moment même, Napoléon partait en campagne pour faire face à la cinquième coalition et déjouer l’attaque de l'archiduc Charles contre la Confédération du Rhin. Force était à Homère d’attendre la paix. « Le pauvre vieillard, écrivait « Lamberti à son ami Garatoni, n’ose se présenter au mi- « lieu du bruit des canons, armes inconnues de son temps. Il « se décidera à mettre la tête dehors à la faveur de la paix, « si les guerres d’Espagne n'éloignent de Paris notre « Auguste »*.
En attendant de pouvoir faire le voyage de Paris, Lamberti se charmait, avec ses amis, par l'étude des poètes grecs. Jamais ils n’avaient été plus en honneur parmi les
? Bodoni était un ami intime de Lamberti qui l'engageait vivement, à cette époque, à transporter son imprimerie de Parme à Milan où il lui promettait la faveur du Vice-Roi, sans parler des profits plus considérables qu’il devait réaliser dans la Capitale lombarde.
2 « Lambert a fini son Iliade ». Lettre à Akerblad du 12 mars
3 Lettre inédite de Lamberti à Gaspare Garatoni. Biblioteca Comunale di Ravenna.
lettrés italiens. Alfieri avait eu pour Homère une passion délirante, Borghi préparait une traduction de Pindare, Bellotti, un des élèves qui suivaient à Brera le cours de Lamberti', vulgarisait les Tragiques grecs, et Leopardi se préparait, en lisant du grec, à acquérir celle perfection de la forme qui fait de lui un des maîtres de la littérature italienne. Comme inspecteur des études et directeur de la Bibliothèque, Lamberti avait son habitation dans le palais même de Brera. C’est là qu'il réunissait un véritable petit cénacle littéraire composé de ses intimes, au premier rang desquels brillait Monti, un de ses plus vieux amis. La destinée des deux hellénistes avait beaucoup de rapport. Selon le vœu de leurs parents, ils avaient commencé par étudier le Droit, l’un à Ferrare, l’autre à Modène; ils s'étaient revus d’abord à Rome, où ils furent abbés à la cour pontificale de Pie VI, et maestri di camera auprès des deux nobles familles des Braschi et des Borghèse; à Paris, sous le Consulat, ils menèrent la vie besogneuse de deux jeunes lettrés soutenus par l'ambition et le désir d’être quelque chose dans les destinées glorieuses que le nouveau siècle assignait à leur patrie. À Milan ils s'étaient retrouvés déjà célèbres et fêtés de tous.
À leurs réunions assistaient d’autres hellénistes, tels que Mustoxidi qui dut vivement intéresser Courier par sa tentative originale pour traduire Hérodote alla rustica, c’est-à dire en un langage simple et familier rappelant l’antique;° puis des dignitaires du nouveau royaume d'Italie, Rossi qui fut inspecteur général de l'Instruction publique? et
* M. Bellotti nous a communiqué les notes prises par son père au cours de Lamberti; qu’il trouve ici l'expression de notre reconnaissance.
? Luigi Rossi élevé à Reggio et helléniste comme Lamberti. Sa
nomination d’inspecteur général est de 1812. Manzini, Memorie storiche dei Reggiani più :llustri.