CHAPITRE XIU
surtout le comte Paradisi, compatriote de Lamberti, qui avait quitté avec lui la ville de Reggio pour aller étudier la jurisprudence à l'Université de Modène, et qui était devenu successivement membre du Directoire cisalpin en 1797, conseiller de la République italienne en 1802, et enfin président du Sénat en 1809. Napoléon, qui l'avait fait comte, l'avait nommé grand Aigle de la Légion d'honneur. A ces habitués du palais de Brera, se joignaient, quand une affaire quelconque les appelait à Milan, les autres lettrés que Reggio d'Émilie s’honore d’avoir vu naître en même temps qu'eux, à savoir : Cassoli dont les odes parurent dans le Poligraphe, journal de Lamberti, et Cagnoli ! qui devait un jour s'improviser le biographe de ses amis. C'est ainsi que Milan offrait à l'Italie le spectacle d’une pléiade de lettrés unis dans le culte de la beauté grecque et classique.
Courier fut charmé de ces réunions d'hommes instruits. Lui qui avait toujours travaillé et vécu en solitaire ne pouvail assez admirer le bonheur de Lamberti, et il s'empressait d'écrire : « C’est un homme heureux. Il a du métier littéraire les agréments sans les peines; il vit avec ses amis... ». Comme pour séduire l’ancien chef d’escadron, il se trouvait que le sujet le plus fréquent des entretiens et des lectures c'était la littérature grecque.
L'achèvement de l'Iliade 2mpériale avait, pour ainsi dire, mis Homère à l’ordre du jour : chacun de ces leltrés s’y intéressait passionnément. Vincenzo Monti savait peu le
1 Luigi Cagnoli né à Reggio en 1772 fut un lettré renommé. Après avoir occupé dans sa ville natale une chaire de Droit canonique, il déposa l’habit ecclésiastique et devint un des plus chauds partisans de la République Cisalpine. Poète facile, il publia de nombreuses poésies de circonstance. On lui doit les Notizie biografiche in contin. della Bibliot. Modenese del Cav. Girolamo Tiraboschi où il publia notammentles vies de Lamberti, de Paradisi et de Luigi Rossi.
grec. Mais tel était dans son entourage l'engouement pour les poèmes homériques qu'il se mit à traduire l'Iliade. Pour suppléer à son insuffisance il s’aida, il est vrai, de traduclions latines et italiennes; mais il eut recours surtout aux conseils de Lamberti; il mit largement à contribution l’expérience de cet ami dévoué qui, au jugement du sévère Courier', savait « assez de grec ». Mustoxidi et Lampredi vinrent également à son secours, si bien que l’auteur soutenu et fortifié par de tels collaborateurs n'hésita plus à rendre public un travail qu’il avait entrepris bien modestement pourson seul plaisir’. Avant de livrer son œuvre à l'éditeur, il en fit des lectures, dans le cabinet de Lamberti, devant ce cénacle de lettrés que nous venons de décrire. Paul-Louis était présent; il ne put s’empècher d'observer que « c'était encore Homère; et toujours de l’Homère! » Mais il aurait eu mauvaise grâce à se plaindre, lui qui s’est rendu célèbre par ses lamentations au sujet de la perte d’une Iliade de l'Imprimerie royale.
Ce qui lui plaisait dans cette société des amis de Lamberti, c’est qu’au fond leurs goûts littéraires élaientidentiques aux siens. N'élaient-ils pas tous des puristes épris des chefs-d'œuvre classiques et incapables de sentir un autre genre de beauté? Puristes ils le furent, en voulant débarrasser la langue italienne de tous les gallicismes, dont elle s'élait imprégnée, et qui,sans doute, altéraient sa beauté mais lui fournissaient aussi des moyens d'expression nouveaux et
* Courier avait coutume de dire que les hommes capables de lire du grec sont cinq ou six en Europe.
? V. Monti avoue sans honte cette collaboration dans une lettre à Ennio-Quirino Visconti, qui vivait alors à Paris : « Del modo con che ignaro del greco mi sono arrischiato a questa temeraria e penosissima impresa.., diro solo che senza Lamberti, Mustoxidi e Lampredi mi sarei ben astenuto dal render pubblico un siffato
lavoro intrapreso da molto tempo per mio privato studio e piacere ». Ferrara, 18 maggio 1810.