CHAPITRE XIII
rares. Par une tentative analogue à celle de notre Malherbe, ils :essayaient d'épurer au risque d’appauvrir. Mais s’ils furent les tyrans des mots et des syllabes, ils se montrèrent plus rigoureux encore pour les idées. Passionnés pour l’érudition classique, ils ne voulurent admettre dans la littérature que ce que les anciens avaient déjà exprimé et, sous prétexte de sauver le goût antique, ils cherchèrent à lutter contre le torrent des idées nouvelles. Cette préoccupation, digne de plaire à Courier, les amena, quelques mois plus tard, à fonder un journal dont le rôle avoué fut de s'opposer à l'invasion du romantisme, dont les ravages commencaient à se faire sentir en deçà des monts.
La direction du Poligraphe, ainsi s’appela ce périodique, fut confiée à Luigi Lamberti qui, par l'élégance froide de son style’ et la pureté scrupuleuse:de sa langue, méritait d'être le chef de cette école non de réformateurs mais de conservateurs*.
Ils avaient, on le voit, une certaine parenté littéraire avec notre auteur qui brille parle goût plutôt que par l’imagination ; ilétaitlui aussi un conservateur épris des beautés de sa langue et décidé à les défendre contre les novateurs, un fidèle de la tradition bien plus qu'un ami du progrès.
Cette disposition d'esprit devait le rendre favorable à une tentative artistique dont il fut témoin : le peintre Bossi avait été chargé par le gouvernement de copier la Cène de Léonard de Vinci* « entreprise qui demandait un
1 Cesare Cantü (Monti e l’éta che fu sua) juge en ces termes le style de Lamberti : « Dotto senza immaginazione, scrive puro e insipido come l’acqua »..
2 « Monstravano que’ compilatori di voler ricondurre gli studi. alla purezza del gusto antico, e opporre al torrente delle idee nuove la classica erudizione ». Carrer, cité par V. Fontana. Luigi Lamberti, p. 53.
3 On sait que ce chef-d'œuvre, malheureusement dégradé par le
homme à talent ». 11 s’acquilta fort ingénieusement de sa {âche : ayant à reconslituer une peinture en grande parlie effacée, il retrouva le dessin grâce aux cartons et aux études de Léonard, et pour la couleur, il s’aida de « certaines copies faites dans le temps que l'original était entier ». Bref, s’écrie Courier plein d'enthousiasme, c’est « comme une nouvelle édition de la Cène. N’aimez-vous « pas mieux, madame, (il s'adresse à la Dionigi) cet ancien « chef-d'œuvre ainsi reproduit que tant de nouveaux ta- « bleaux tout au plus médiocres »? Et il souhaiterait que l'on fit « quelque chose de semblable pour les belles fresques de Rome, où l’on ne voit tantôt plus rien ». On comprend qu’il songe aux fresques de Michel-Ange à la Chapelle Sixtine et surtout à son fameux Jugement dernier.
Ceci mérite de nous retenir.
Il voudrait donc qu'on traitât les (ableaux comme les livres et qu’on pût les LACS par une nouvelle édition. Mais que diront les artistes qui, à juste litre, attachent tant de prix à la conception personnelle du Ro tant de prix aussi à la facture et à certains détails où se trahit le génie du peintre? Cette conception prosaïque des beaux-arts est d'un érudit, d'un dévot de l'antiquité, mais nullement d’un homme jouissant du sens arlistique. Nous la jugeons antiesthétique. Oa peut dire, en outre, qu’elle est la négation même du progrès. Préconiser des copies des chefs-d'œuvre d'autrefois, c'est condamner l'art à répéter machinale. ment les procédés des maîtres et peu à peu à perdre toute vitalité. Ainsi en advint-il des peintres byzantins dont les derniers se bornent à reproduire d’anciens poncifs qu’aucun recours direct à la nature ne vient vivifier. Ce qu’on nomme tératisme esl une congélation de l’art. Enfin, la théorie chère à Courier, détestable en peinture, est encore
temps, se trouve à Milan dans l’ancien réfectoire d'un couvent contigu à l'Eglise Santa-Maria delle Grazie.