CHAPITRE I
prit courtisanesque, cette prime à la servilité et à la fortune excitait le mécontentement et les justes plaintes de la noblesse provinciale qui n’avait pas les moyens d’aller vivre à Versailles. Aïnsi, l'injustice élait si grande sous l’ancien régime que, dans une même classe de privilégiés, régnaient les inégalités les plus choquantes.
Noblesse de cour et noblesse de province étaient également funestes aux paysans à cause des dévastations du gibier qu'elles protégeaient à grand renfort de gardes. Courier précisément avait à sa porte les chasses du duc de Luynes, dont les domaines enserrent la Filonnière: et il connaissait tous les maux que causent aux champs ensemencés sangliers, cerfs et biches, lapins et lièvres, voire pies et corbeaux, jalousement conservés pour servir aux plaisirs des grands. Or le manant ne pouvait, sans encourir les peines les plus graves, se défendre contre ces parasites de l’agriculture, que le seigneur prenait sous sa protection. Tel était pour les paysans le grave inconvénient du voisinage des terres nobles; les bourgeois riches comme Courier n'y échappaient même pas et l’on peut sans peine concevoir sa rancune. Les gardes étaient pleins d’une insolence qui s’exerça plus d’une fois à ses dépens. Chassant, un jour de sa jeunesse, sur les terres du duc avec la permission de l’intendant, il se vit brutalement désarmer par le garde, et l’on était en novembre 1790, dixhuit mois après la convocation des États généraux, plus d'un an après la nuit du 4 août!
Si la grande noblesse pouvait impunément pressurer, opprimer, vexer les gens du Tiers, comment Paul-Louis devail-il juger le haut clergé, plus exécré communément que les gentilshommes? Ne voyait-il pas son père payer pour tous ses domaines, fiefs nobles ou terres de roture, d’odieuses redevances féodales à la Châtellenie de la Salle César qui dépendait du chapitre de « l'Insigne église de Saint-Martin de Tours? » — Son père n'avait-il pas intenté
GASCHET. 3
un procès au curé de Mazières pour être exempté d’une contribution?
Paul-Louis dut éprouver de l'horreur pour ces abbés cupides et oppresseurs qui n’avaient fait vœu de pauvreté que pour drainer tout l’argent d’une contrée et d’humilité que pour commander à des vassaux en maitres altiers.
Quel contraste entre ce haut clergé avide et autoritaire, et ces modestes desservants des paroisses rurales qu'il vit, pendant toute son enfance, exercer leur ministère au milieu de leurs ouailles qui les chérissaient! Il ne put oublier ces prêtres bons et humbles de cœur qu’il avait connus à Cinq-Mars, le curé Roux qui lui fit faire sa première communion et le vicaire Berge. Attachés à leurs paroissiens et à leur patrie, ils n’émigrèrent point à l’époque de la Révolution. C’est qu’ils élaient avant tout Français et Tourangeaux. Malgré les rigueurs de la Convention contre le culte catholique et la désaffectation des Églises, ils restèrent à leur poste où ils pouvaient encore servir la religion et l'humanité. Bien plus, le « citoyen » Berge prêta serment d'obéissance aux lois de la République‘, donnant ainsi un bel exemple de résignation chrétienne et de docilité envers le maître qui a dit: « Rendez à César ce qui appartient à César ». Courier se souviendra de ces hommes de paix lorsqu'il verra, après 1815, ces curés violents, ces « hussards en soutane »?, rentrer de l'étranger à la suite des alliés, ou ces séminaristes farouches élevés par des moines, tels que « le triste Picpus », dans la haine du siècle, du peuple et de la vie’. L'exemple de leurs vertus et de leur modération servira alors au pamphlétaire d’argument redoutable contre les excès de zèle de leurs successeurs.
1 Registre des délibérations de lacommune de Cinq-Mars, 4 germinal an [V. Le serment prêté par le citoyen Berge yest enregistré.
2 VIe Lettre au rédacteur du Censeur.
3 Pétition pour les villageois.