CHAPITRE XIIL
rier s'étonne‘, ce quis’explique au fond ; à la veille d’une tuerie comme celle qui se préparait, nul n’est désireux de prêter, alors qu'il ne sait ni s'il vivra lui-même, ni si l'emprunteur n’emportera pas sa dette dans un autre monde. Blessé ou prisonnier, chaque soldat est heureux d’avoir sur lui quelques économies pour adoucir les souffrances de la captivité, ou pour se procurer des soins.
Ne’trouvant pas de bailleur de fonds parmi ses camarades, notre officier se souvint de la recommandation qu'à son départ de Paris le bon docteur Coraï lui avait donnée pour un banquier grec de Vienne, Alexandre Basili. Il alla donc le voir, trouva auprès de lui un excellent accueil et en reçut « mille services ». Ce galant homme ne craignit pas de prêter à un Français, pour l'amour du grec, une somme qu'il ne pourrait lui rendre qu’à Paris?.
Contrairement à ses affirmations, Courier avait donc sous la main de l'argent et un banquier au moment où s’engagea la bataille de Wagram. Il déclare pourtant au général Gassendi * que le 4 juillet vers midi, faute à lui d’avoir pu payer son cheval, l'officier bavarois qui l’avait vendu en reprit possession‘. Peut-être jugera-t-on que cette discussion n’est pas oiseuse puisqu'elle établit que Courier acquéreur d’un cheval feignit de manquer d’argent el rompit volontairement le marché conclu, à l'heure même où allait s'engager une terible bataille.
1 Lettre au général Gassendi, 5 septembre 1810.
? Courier devait remettre l’argent au correspondant parisien de Basili. Mais, ayant oublié le nom de ce banquier de Paris, il dut pour se libérer s'adresser à Coraï, comme nous l’apprennent deux lettres à Clavier des 39 août et 21 octobre 1809.
3 Lettre écrite de Tivoli, le 5 septembre 1810.
* La somme prêtée par Basili était-elle donc insuffisante? Il n°y a pas lieu de croire qu'il ait refusé de parfaire le prix convenu de 60 louis, et l'emprunteur ne devait pas être embarrassé pour les demander puisqu'il s’engageait à payer des intérêts.
Il savait pourtant qu'il lui serait difficile de remplir son devoir en restant à pied. Le plan général de l'attaque projetée ne lui échappait pas plus qu’il n’échappait au dernier des soldats. IL s'agissait de passer de l’île Lobau sur la rive gauche du Danube, de livrer une grande bataille à l'archiduc Charles et de compléter sa défaite en le poursuivant l'épée dans les reins sur les routes de Bohème ou de Moravie, selon qu'il ferait retraite dans l’une ou l’autre de ces deux directions. En qualité d’artilleur, Courier devait d'abord coopérer au passage de l’armée, en balayant de ses feux la rive gauche où l'ennemi était posté; privé de monture, il pouvait sans doute s'acquitter de cette partie de son rôle, mais non pas participer à l'altaque et à la poursuite des Autrichiens, c’est-à-dire à l’action la plus importante et la plus décisive.
Rester démonté à l’heure où allait s'engager une pareille bataille, c'était donc s’exposer à ne rendre que des services limités ou incomplets, ou plutôt, c'était se mettre volontairement hors de cause, se donner un prétexle, sinon une excuse, pour ne pas suivre jusqu’au bout les péripéties d’une opération qui devait porter l’armée française à plusieurs lieues du Danube et de sa base.
Or, nous avons établi que si Courier n’eut pas de cheval c'est qu’il ne voulut point en avoir.
Essayons donc d'expliquer cette bizarrerie.
Le premier soupcon qui vient à l'esprit c'est qu’il eut peur à la vue des formidables apprêts de la bataille, et à la pensée de l’horrible carnage qui allait ensanglanter la rive du fleuve.
Nous repoussons cette interprétation injurieuse pour notre héros’; déjà nous avons prouvé qu'il n’était pas un lâche, mais un fantaisiste. Jamais il ne suivait le devoir,
! Griois, si peu favorable à Courier, ne le soupçonne pas un instant de lâcheté.