CHAPITRE XIII
mais toujours son caprice; officier démissionnaire il était venu à Vienne, pour ainsi dire en amateur; il estimait donc ne dépendre que de lui-même et de son bon plaisir.
Mais admirons l’inconséquence. Il avait remué ciel et terre pour redevenir soldat; remis officier, il avait tout quitté pour courir à l’endroit où l’on s'égorgeait, où les hommes étaient fauchés par milliers. Et qu'on n’aille pas prétendre qu’il ne savait pas ce qu’élaient ces batailles. Bien qu'il n'eût jamais assisté à pareil massacre, il ne pouvait ignorer les hécatombes humaines d’Austerlitz, d'Eylau, de Friedland; et c’est précisément ce qu’il voulait voir de ses propres yeux. C’élait en curieux qu’il se rendait à la boucherie, soit; mais un poltron fül resté dans sa chambre. |
Or, lorsque Courier eut séjourné trois semaines à Vienne et dans l'ile Lobau, son ardeur était tombée. C’est que la réalité n’était parée d'aucune des belles couleurs qu’il avait entrevues dans son court rêve de gloire. Il s'était flatté d’être attaché, pendant toute la campagne, au général Lariboisière; et on l’envoyait au 4° corps. IL aurait voulu se faire remarquer, et il allait passer inaperçu au milieu des officiers de son grade occupés à diriger les batteries de l’île Alexandre. Ce n’est pas ainsi qu'il prétendait servir : les événements n'étaient pas conformes à ce que sa fantaisie avait voulu qu'ils fussent.
Enfin la maladie, une atteinte de paludisme, lui enlevait ce reste d'énergie physique et morale qui, à défaut de l'imagination, aurait pu le soutenir. Il allait donc au combat à contre-cœur, comme un mauvais élève se rend à l’école, trop heureux s’il pouvait manquer la classe. Pour être plus sûr de rester en arrière, il s'était arrangé de façon à n'avoir point de cheval, et pour manquer de cheval il avait feint de manquer d'argent.
C’est dans cet esprit que, le 4 juillet, après midi, il passa
dans l’île Lobau, et fut dirigé sur l’île Alexandre: dont les batteries devaient vomir sur la plaine, choisie pour le déploiement, une telle masse de mitraille qu'aucune troupe ennemie ne pût y tenir. À neuf heures, par une auit sombre, le corps d’'Oudinot commença son passage, surprit les sentinelles et refoula les troupes autrichiennes qui gardaient les bords du Danube. Alors, son projet démasqué, Napoléon fit donner le signal à l'artillerie des redoutes. Cent neuf bouches à feu du plus gros calibre commencèrent à tonner.
Bientôt les grondements de l'orage se joignirent à ceux de la canonnade, et des torrents de pluie, accompagnée de grêle, fondirent sur Les combattants. « Le froid et la pluie affreuse de cette nuit » achevèrent d’abattre le malheureux officier.
Cependant, tout marchait avec une régularité parfaite, grâce à la précision des dispositions prises à l’avance. « Napoléon courant à cheval d’un bout à l’autre de la rive « où s’exéculait cette prodigieuse entreprise, dirigeait tout « avec le calme, avec la sûreté qui accompagnent des pro- « jets longuement médités »°. Il passa même dans l’île Alexandre et vint surveiller les batteries des redoutes; là il vit Courier et lui adressa quelques paroles”. Si ce dernier avait eu le tempérament de tant de soldats, qui servaient dans celte immense armée, c'en eût été assez pour lui inspirer une ardeur invincible; il eût surmonté fatigues et souffrances. Mais hélas, chez notre officier l'esprit était
* L'île Alexandre, ainsi qualifiée, sans doute, en l'honneur du prince Alexandre Berthier, se trouve entre la rive gauche du Danube et l'île Lobau, à laquelle on l'avait rattachée par un pont fixe. Elle était hérissée de batteries de gros calibre.
2 Thiers, Livre XXXV.
« Les généraux me virent: et me donnërent des ordres, et l'Empereur me parla ». Lettre à Gassendi.