‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 165 sur 264 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

prompt et le cœur était froid. Les paroles de l'Empereur ne lui communiquèrent point ce feu sacré qu’elles allumaient chez tant d’autres. Bientôt, il passa le Danube, et après celte mauvaise nuit, ressentant une faiblesse encore plus grande, il se laissa porter par quelques soldats dans une « baraque », où vint se coucher le général Bertrand.

Quand le jour parut, les troupes françaises, ayant délogé les avant-postes autrichiens, s’élevaient dans la plaine en se déployant.

Bientôt Napoléon, se plaçant vers le centre de l'armée, fit avancer toute sa ligne dans la direction des hauteurs de Wagram. Le moment était venu pour Courier de se décider à suivre l'état-major de son corps d'armée. Mais il affirme qu’il n'était même pas « en état de se tenir debout ». Il resta donc en arrière, sans aucun espoir de regagner son poste de combat. Dès lors, il fut traité comme un des blessés et évacué sur Vienne*.

Le malheur, ou bien la faute, était irréparable. Rétabli en peu de jours, il comprit sans peine qu’il venait de perdre sa dernière chance d'arriver à un grade élevé. Il se dit que, dans ces conditions, ayant manqué une aussi belle affaire que la bataille de Wagram, autant valait ne pas reprendre du service: et comme, « n’ayant reçu ni solde ni brevet », il ne se jugeait point assez engagé pour ne pouvoir se dédire, il prit le parti de quitter l’armée.

Il revint donc à Strasbourg, où il arriva le 45 juillet sans se rendre un compte exact de la sévérité avec laquelle sa conduite pourrait être jugée; sans doute, il éprouvait quelque embarras à expliquer son retour précipité, mais il se mettait à l’aise en remerciant la Fortune de lavoir tiré du mauvais pas où il allait s'engager. « Un hasard, écrit-il à

1 Ibid.

2 Ordre avait été donné de ne laisser passer personne de l’autre

côté du fleuve, si ce n’est les blessés.

«son ami d’Agincourt, la rencontre d’un homme que je

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croyais mon ami », Et je pense

Quelque diable aussi me poussant,

je partis pour l’armée d'Allemagne, dans le dessein extravagant de reprendre du service. La fortune m'a mieux traité que je ne méritais, et, tout près d’être lié au « banc, m'a retiré de cette galère ».

Telle est la première attitude sous laquelle il cache sa déconvenue : bientôt même, la réflexion aidant, il essaiera de tourner à son avantage cette ridicule équipée. « Je n’al- « lais à l’armée, expliquera-t-il, que pour voir ce que c'était. «Je me suis passé celte fantaisie et je puis dire, comme « Athalie : « J'ai voulu voir, j'ai vu »'. Ou bien il écrira : « Je ne me repens point d’avoir été à Vienne, quoique ce « fàt une folie, mais cette folie m'a bien tourné. J’ai vu

« de près l’oripeau et les mamamouchis; cela en valait la « peine »°,

Ainsi, il ne regrette rien ; il est même fier « d’avoir vu», quoique, en réalité, il n’ait guère assisté qu’au passage des troupes, le 4 juillet et le matin du 5, c'est-à-dire la veille de Wagram. Or, ce qu'il a vu l’a certainement surpris et frappé, mais n’a point excité son admiralion. Ce qui eût transporté d’aise un militaire épris de son métier, a semblé à notre ami la honte de l’espèce humaine.

Sorti de ce cauchemar, débarrassé de « mille soltises » qui le « tiraillaient en {ous sens », il commence par battre le rappel de ses amis. C’est d’abord aux amis d'Italie qu'il s'adresse, à la Dionigi, à d’Agincourt, c’est-à-dire à ceux dont la correspondance est le plus nécessaire à son bon-

1 Lettre à Akerblad.

? Lettre du 12 septembre 1810. L'oripeau désigne Napoléon ; les mamamouchis ce sont les maréchaux et les grands dignitaires.

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