‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 166 sur 264 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

heur. Il leur demande de lui fournir l’aliment indispensable de leurs épîtres. Puis, c'est Clavier qu'il relance à Paris et dont il implore l’aumône de quelques lignes.

Cependant, son commerce épistolaire ainsi renoué, il forme déjà des projets, des projets de vie libre cette fois. Il arrête un plan d'existence digne d’un parfait épicurien : c'est en Suisse qu'ilira passer le mois d’août, pour y trouver un asile « contre la rage de la canicule ». Il en descendra au mois d'octobre, lorsqu'il fait bon à Florence et à Rome, et il se rapprochera de ses amiliés italiennes qu'il pourra cultiver et entretenir tous les hivers. « C'était là « mon ancien projet, mon plus beau château en Espagne, « et le plus cher de mes rêves, que rien ne m'empêche « aujourd’hui de réaliser ».

Mettant à exécution un si charmant projet, Courier partit de Strasbourg pour se rendre à Bâle, et delà à Zurich, puis à Lucerne. Près de cette dernière ville, il passa tout l'été dans un chalet pittoresquement assis au bord du lac, en face d’une hauteur toute tapissée de bois. Plus loin, il voyait « dans les grandes Alpes l'hiver au-dessus du printemps ». Ce séjour exquis et grandiose était digne d’inspirer un poète idyllique : « Je ne vois que bergers et trou- « peaux, je n’entends que les chalumeaux et le murmure « des fontaines », Quel cadre à souhait pour un traducteur de Daphnis et Chloé! Estimant comme Villon

Qu'il n’est trésor que de vivre à son aise!,

il résolut d'oublier dans ce beau séjour l'horreur de la nuit passée dans l’île Alexandre au milieu du vacarme de la canonnade alternant avec les grondements du tonnerre. Il nous apprend que de sa vie il faisait « trois parts : l’une pour manger et dormir, l’autre pour le bain et la prome-

1 Ballade intitulée : les Contreditz de Franc-Gontier.

nade, la troisième pour ses vieilles études dont il avait apporté d’amples matériaux ». En effet, dans une existence bien réglée suivant les préceptes d’'Épicure, le travail intellectuel a sa place, d’abord parce qu'il est une joie, et surtout parce qu'il donne plus de saveur au plaisir du far niente.

N'étant dérangé par aucun visiteur, observant dans sa retraite « le silence de Pythagore! ét à peu près son régime », notre ermite put, en quelques semaines, mener à bonne fin une traduction libre et abrégée de la vie de Périclès. Plutarque avait toujours été un de ses auteurs de prédilection ; il l'avait goûté d’abord à travers Amyot, qu'il aimait tant à lire, puis directement. Or, le jugement qu'il porte sur lui met en déroute les opinions accréditées de son temps au sujet du « bon Plutarque ». « Il se moque « des faits, affirme Courier, et n’en prend que ce qui lui « plaît, n'ayant souci que de paraître habile écrivain. Il « ferait gagner à Pompée la bataille de Pharsale, si cela « pouvait arrondir tant soit peu sa phrase. Îl a raison. Tou- « tes ces sottises qu’on appelle histoire ne peuvent valoir « quelque chose qu'avec les ornements du goût ».

On voit l'approbation donnée à Plutarque et l’on en comprend la cause. Il est aisé de sentir que ce mépris pour l’histoire, qu'on lui attribue, est une raison de plus pour l’'admirer. Nous connaissons la lilanie : les horreurs et les bouffonneries les plus remarquables dont j’ai été lémoin.… ces exécrables farces... c’est là l’histoire dépouillée de ses ornements’. Cette opinion n’a fait que se fortifier depuis que l’auteur à vu de près les événements qui ont préparé . Wagram.

: Le jardinier et sa femme, qui le servaient, ne parlaient que l'allemand et Courier, en humaniste intransigeant, avait trop de mépris pour cette langue pour daigner Lapprendres

? Edit. Sautelet, t. I, p. 144-45.

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