CHAPITRE XIII
Mais Courier prête à tort ses propres idées à Plutarque. Tout au moins, ilexagère beaucoup le mépris que le moraliste de Chéronée aurait eu pour les faits. Faute de comprendre ce qu'il a voulu faire, son traducteur s'expose à méconnaitre quelques-unes de ses qualités. « C’est, dit-il, un plaisant historien », — Ce n’est pas, répondrons-nous, un véritable historien : la preuve en est qu’il néglige la chronologie, souvent même la passe soussilence. Il estime en effet qu'elle n'importe guère à son dessein. Conter et moraliser à la faveur de son récit, voilà en somme le but de Plutarque, qui est avant tout un philosophe platonicien. Mais, de ce qu’il excelle à conter d’une manière à la fois aimable, piquante et instruclive, il n’en résulte pas qu’il méprise les faits. Au contraire, il Les recherche et les accumule si bien qu’il se trouve en ses ouvrages beaucoup de réalité solide. On peut même répéter, après M. Croiset, que nul, dans un siècle adonné à Ja sophistique, « n’a été plus ingén ument préoccupé de la vérité »!.
Tel est l'écrivain dont Courier incrimine la véracité avec l’'outrance que l’on sait : il ne rencontre pas plus juste lorsqu'il écrit : « son mérile est tout dans le style ». Sans doute, Plutarque « avait le goût de bien dire »; le soin qu’il prend d'éviter l’hiatus nous le montre appliqué à l’art d'écrire; parfois même il tombe un peu dans le bel. esprit et fait preuve d’une légère affectation. Mais Courier n’a pas compris que « c'était le ton de la société où il vivait » et que le moraliste, d’ailleurs si simple, si convaincu, si sérieux, n’a pas pu s’en débarrasser tout à fait.
Loin de mépriser l'exactitude, 11 aime les idées justes pour elles-mêmes : ce qui le prouve c’est la persévérance avec laquelle, pendant toute sa vie, il a pris des notes sur les événements, sur les personnages célèbres, sur les con-
1 Voir l’excellent chapitre de la Littérature grecque de Croiset d’où est tirée cette citation ainsi que celles qui suivent.
trées qu'il a parcourues. N'’est-il pas intéressant, pour nous si épris de documentation, de se représenter Plutarque visitant, sous le règne de Vespasien, le champ de bataille de Bédriac ? Pouvait-il mieux préluder à ses études pour la vie d'Othon?
Ne nous élonnons pas d’ailleurs que ce Grec ait cherché à mettre de l'agrément dans ses ouvrages : c’est un trait distinctif de sa race de ne rien faire sans les Muses. Mais rappelons que la forme est loin de le préoccuper autant que.les idées. Il n’a d’ailleurs, malgré ses efforts, ni le trait, ni la sûreté de touche qui caractérisent les grands écrivains, et sa langue n’est ni très personelle, ni même assez étudiée pour qu’on puisse faire de lui un styliste atteignant à la perfection du détail.
Courier, quoique bon helléniste, s’est donc trompé dans son jugement sur Plutarque. C'est le lieu de rappeler une remarque déjà faite à propos de l'Eloge d'Hélène imité d’'Isocrate. Peu de modernes ont mieux que lui goûté les Grecs, mais l’étude approfondie qu'il fait d’un auteur est rarement éclairée par une connaissance suffisante de l’histoire littéraire; de là vient que son érudition est parfois en défaut.
Arrivons à la traduction de la vie de Périclès. Ce n’est plus, comme l’Eloge d'Hélène, un ouvrage de fantaisie où Courier s'inspire d'un auteur grec qu’il s’étudie d’ailleurs à trahir autant qu’à traduire. La version, quoique libre, offre assez d’exaclitude : Courier se borne en effet à supprimer la courte préface de Plutarque, qu'il a pu juger subtile, entortillée, doctorale à l’excès, et surtout sans aucun rapport au sujet, c'est-à-dire à Périclès. Il y substitue une réflexion qui nous explique son dessein de traduire l’ouvrage : à savoir que le désintéressement et la retenue étant les choses les plus rares du monde chez « ceux que la fortune rend arbitres du sort des peuples », ce sont ces qualités qui l'ont séduit dans Périclès.