CHAPITRE XIII
C'est à peu près tout ce qu’il retranche de son modèle, avec certains détails jugés oiseux, et quelques anecdotes, qui constituent de flagrantes digressions. Il arrive en effet que le bon Plutarque se laisse entraîner ‘un peu loin, si bien que, s’en apercevant tout à coup, il est obligé de s’en excuser’; Courier laisse de côté ces hors-d'œuvre, qui rappellent trop le bavardage aimable d’un vieillard se repaissant de souvenirs.
À ces suppressions, dictées par le bon goût, correspondent quelques additions. Ce sont en général des gloses ou des réflexions d'un moderne expliquant l'antiquité à ses lecteurs. Par exemple, à propos des leçons que Périclès recevait secrètement de Damon, il écrira :
« C’est une chose à remarquer, et prouvée par nom- « bre d'exemples, que dans ces états populaires il fallait « s’instruire en secret, et ne laisser apercevoir à des ci- « toyens ombrageux nul dessein d’en savoir plus qu’eux ?». Ailleurs, c’est une remarque judicieuse qu’il fait entrer dans le texte. Les poèles comiques du temps dénaturaient la puissance du démagogue en appelant nouveaux Pisistratides ceux qui l’entouraient, et en demandant qu'il s’engageât par serment à ne pas s'emparer de la tyrannie*. Le traducteur ajoute : « tandis que leurs invectives mêmes prouvent sa modération, et combien peu ils redoutaient son autorité ». C’est ainsi que Courier supplée parfois son mo- dèle, et le complète par une réflexion judicieuse,
Enfin, il le corrige sur quelques points, en écrivain soucieux d’approprier son récit aux idées du lecteur français.
1 Voir notamment, au chapitre 39, une digression sur lecaractère des dieux. Plutarque ne peut en sortir que par cette réflexion païve : « mais cette discussion convient peut-être mieux à un autre sujet ». "AA Taèra uèv lowç Etépas dober mpuymarelus var. ? Périclès; chap. 4.
3 Périclès ; chap. 16.
« Un jour, dit Plutarque, Sophocle qui était son colle- « gue, ayant loué la beauté d’un jeune garçon, Périclès lui « dit : un stratège doit avoir non seulement les mains « pures mais les yeux purs »°.
En traduisant littéralement, Courier craindrait ou de choquer l'auditeur ou d'exprimer une idée sans précision et sans portée; il corrige donc ainsi :
«Un jour ayant vu Sophocle, dans quelque fonction qu'il exerçait avec lui, regarder attentivement une fille très belle : &« Un magistrat, lui dit-il, doit fermer à toute séduction non seulement les mains, mais les yeux ». Sans doute, il est permis au traducteur de se servir d’un équivalent, mais a-t-on le droit de modifier un détail de mœurs ?
Voici maintenant qui est plus grave : C’est l’exemple d’une version effacée comme à plaisir et affaiblie au point de devenir inexacte. Il s’agit de la réponse de Périclès à Elpinice, sœur de Cimon, qui lui reproche la destruction de Samos. « Souriant, 1l lui dit sans s'émouvoir ce vers d’Archiloque : Veille comme tu es, tu n'aurais pas besoin de te parfumer »°. Courier rend ainsi ce passage : « à ce discours, Périclès sourit el se servit plaisamment d’un vers d'Archiloque pour lui reprocher une toilette peu convenable à son âge ».
Il semble vraiment que, dans ce dernier cas, Paul-Louis se soit trop bien souvenu des leçons de Vauvilliers et du temps où il était de bon goût d'ignorer le mot propre el d'en éviter l'emploi.
Hâtons-nous toutefois de reconnaître que ces taches sont rares et que, d'une façon générale, la version de la Vie de Périclès offre les qualités opposées à ces défauts, c’est-àdire une élégance qui n’exelut ni la précision ni la sim-
! Périclès; chap. 8.
? Périclès; chap. 98.