‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 171 sur 264 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Il était donc entièrement libre, et cette Italie, où il aimait tant à vivre en désœuvré, s’ouvrait devant lui avec la séduction de ses bibliothèques encore inexplorées, de ses beautés naturelles et de ses curiosités. C’est vers Florence qu'il allait d’abord porter ses pas : il se proposait d'y séjourner un mois pour s'acquitter des « commissions grecques » de Clavier, qui recherchait partout des manuscrits de Pausanias, en vue de son édition.

Mais, tout en faisant.les « affaires philologiques » de son vieil ami, il comptait bien fouiller pour son propre compte « dans les vénérables bouquins ». Il se rappelait toujours le manuscrit de Longus examiné par lui, à la fin de 1807, dans la bibliothèque des moines de la Badia. En le parcourant, il avait bien cru y remarquer dans son entier le premier livre de Daphnis et Chloé, mutilé dans toutes les éditions.

Il était trop bon helléniste pour n’avoir pas supputé depuis longtemps l'importance de la lacune qu'on y remarque.

Avec Jungermann, Schaefer et son maître Villoison, il estimait que le passage perdu était considérable*. Les maauscrits de Paris n'avaient offert aucun secours aux érudits qui les avaient consultés et l’on n’espérait guère rétablir le texte dans son intégrité. Quelle gloire pour l’helleniste qui, contre toute attente, découvrirait le supplément de ce joli roman! Or Courier se flattait d’être cet heureux savant. Il était même si sûr de sa découverte qu'il ne craignait pas, dans une lettre à Clavier, de vendre la peau de l’ours, en s'exprimant en ces termes : « Je projette une

1 Moll avait cru qu’il ne manquait que quatre mots; sept mots avaient paru à Dutems un supplément suffisant. Ils se trompaient tous deux, Voir à ce sujet un article de Boissonnade dans le Journal de l'Empire (24 septembre 1810).

« fouille à l’abbaye de Florence... Avec le Chariton de « Dorville est un Longus que je crois entier, du moins n’y « ai-je point vu de lacune quand je l’examinai; mais en « vérité il faut être sorcier pour le lire. J'espère pourtant « en venir à bout à grand renfort de besicles, comme dit « maître François. C’est vraiment dommage que ce petit « roman d’une si jolie invention... soit mutilé comme il « l’est. Si je pouvais vous l’offrir complet, je croirais mes « courses bien employées et mon nom assez recommandé « aux Grecs présents et futurs ». +

Courier avait donc la certitude presque absolue de ramener au jour le fragment perdu. On sait qu'il n'avait jusqu'alors soufflé mot de sa trouvaille. Mais ne pouvait-il pas craindre, malgré sa prudence, que del Furia n’eût fait à son tour la même découverte? Le consciencieux bibliothécaire, aidé du gros abbé Bencini, travaillait sans relâche depuis des années sur ce même manuscrit, lequel contient les Fables d’Esope, dont il préparait l’édition. Or, il venait précisément de publier son travail’.

Dans ses Prolégomènes, il donnait en ces termes une description minutieuse du vénérable volume confisqué aux moines de l’abbaye de Florence :

… Præter æsopicas fabulas et græcorum Erotica plurima alia reperiuntur quarum cognitio litteraturæ studiosis maxime utilis esse potest. Codex est bombycinus'in oclavo, ut vocant, minutissimo charactere, et modo singula, modo binis columnis, circa finem sæculi XIIL, ut ex allato specimine patet, exaratus; forma vero, si librum spectes, pene quadrata, quod etiam non leve est vetustatis argumentum.

Suivait alors l’énumération des ouvrages contenus dans

! Fabulæ aesopicæ ex vetusto codice abbatiæ florentinæ nunc primum erutæ cura ac studio Francisci de Furia.

Florentiae typis Carlianis, MDCCCIX.

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