CHAPITRE XIV
le manuscrit. [ls sont au nombre de vingt-deux. On y trouve des lettres de l’empereur grec Théodore Lascaris. Les romans érotiques d'Achille Tatius, de Chariton et de Xénophon d'Ephèse voisinent avec des épitres de Saint- Athanase, de Saint-Grégoire de Nazianze et de Saint-Basile. L’avant-dernière place est occupée par Les Fables d'Esope. Quant aux Pastorales de Longus, elles sont le treizième morceau, commençant à la page 21 et finissant à la page 36". Elles sont annoncées ainsi :
Âôyov romevxdv mept Adovsy nat XAon.
Après avoir traduit ce titre en latin, del Furia ajoutait : Longus, Logus heic appellatus, incertae aetatis scriptor est.
Il n’omettait, on le voit, aucune particularité, sauf la seule qui fût vraiment intéressante. Le précieux morceau inédit lui avait donc échappé.
Voilà pourquoi Courier rassuré se rendait à Florence, certain désormais de n’avoir à partager sa découverte avec personne, et comptant bien conquérir une gloire qui le dédommagerail de ses déceptions militaires.
À Bologne, il fit rencontre de Renouard”, savant libraire de Paris, qui, voyageant pour ses affaires, se rendait tout d’abord dans la capitale de la Toscane.
1ls y arrivèrent ensemble le 4 novembre et, dès le lendemain, se présentèrent chez del Furia, qui leur fit un
1 C'est la page 23 du manuscrit qui a été souillée d’encre comme nous allons le raconter.
2 Dès ce moment, Courier entretint Renouard de la découverte qu’il se croyait sûr de faire, et ce dernier s’intéressa d'autant plus vivement à cet espoir de son compagnon de voyage qu'il avait donné de la traduction de Longus par Amyot une petite édition stéréotype, avec préface de Clavier. Il entrevit une nouvelle édition plus complète à publier. Il avait édité aussi, en 1800, la traduction en italien du même roman par Annibal Caro, avec supplément de la facon du Caro.
aimable accueil, en raison des relations qu'il avait eues depuis deux ans avec Courier. Celui-ci demanda aussitôt la faveur de conduire son ami à la bibliothèque de San- Lorenzo'. Ce serait grand dommage, ajouta-t-il d'une manière flatteuse pour le conservateur, si passant par l’'Athènes de l'Italie M. Renouard n'avait visité et vénéré un sanctuaire aussi fameux de la docte antiquité. On se rendit donc à la Laurentienne, où le manuscrit de Longus avait été transporté, avec tous ceux que l'on avait pu saisir chez les moines. A peine y fut-on arrivé que Courier annonça l'intention d'imprimer les Amours de Daphnis et Chloé, et demanda le vénérable volume qui les contient. Dès qu'il l’eut devant lui, confrontant un texte imprimé de Longus? avec le manuscrit, il fit voir à del Furia qu'il s’y trouvait un long morceau inédit. À celte découverte, le malheureux érudit florentin fut, au dire de Courier, si interloqué (il y avait de quoi!), si saisi qu’il «demeura stupide » et qu'il lui fit pitié. Mais bientôt il devint furieux et ses yeux lancèrent des éclairs de rage. « Si des regards il eût pu mordre, j'aurais mal passé mon temps ».
De son côté, del Furia racontant cette scène dit simplement : « Nous portâmes aussitôt nos regards avides sur le « passage qui dans l'Edition est incomplet, et nous trou- « vâmes avec un extrême plaisir que le texte de l’auteur « n’offrait dans ce manuscrit aucune lacune »°.
Sans doute, ils le constatèrent ensemble, mais le seul et véritable auteur de la découverte est bien Paul-Louis qui venait de loin pour montrer à del Furia et lui faire toucher du doigt un long morceau inédit, qu'il n'avait pas vu
! F. del Furia. Lettera al Sig. Domenico Valeriani.
? Celui de Dutems, qu’il portait avec lui. Cette précaution qu'avait prise Courier d'apporter un texte imprimé prouve bien qu'il était à peu près sûr de son fait.
* Lettera al Sig. Domenico Valeriani.