CHAPITRE XIV
déplore cet accident sur un mode trop élevé, nous comprenons assez son déplaisir pour n'être pas tenté de nous égayer à ses dépens.
Courier, vivement pris à partie, expliqua ainsi ce qui était arrivé : « M'élant servi dans la journée d’une plume (d'oie) pour remuer l’encre dans l’encrier, afin qu'elle fût plus fluide, et ayant ensuite jeté cette plume, ainsi souillée, sur la table où des papiers étaient épars, un de ces papiers s'est taché à son contact et, placé ensuite pour servir de marque, a probablement communiqué la tache au manuscrit »!.
Ces explications sont mauvaises : prises au sérieux, elles dénoteraient chez Courier un lecteur bien étourdi et bien malpropre ; mais elles nesont pas dignesde foi; del Furia et ses amis ont vu Les objections qu’on peut opposer à ce moyen de défense et ne se sont pas fait faute de les développer.
Pourquoi, disent-ils, Courier a-t-il remué l'encre avec la plume d'oie, en se servant de la piuma plutôt que de la penna? Pourquoi a-t-il placé sur la table cette plume souillée (imbrattata), plutôt que de la jeter? Quel besoin avaitil de remuer une encre qui, étant dans un encrier fraichement préparé à son usage (di fresco preparato), n’avait pas eu le temps d’épaissir? Enfin, la plume avant été posée sur une feuille de papier et l’ayant souillée, Courier n’a pas pu, en prenant cette feuille, ne pas voir la tache; (son excuse au contraire serait acceptable si la tache avait été par dessous).
Toutes ces réponses sont fort sensées; mais il va sans dire qu'elles ne se présentèrent pas sur le moment à l'esprit du malheureux del Furia. Ce soir-là, pour le calmer un peu, Paul-Louis écrivit sur la feuille malencontreuse, la déclaration suivante qui était destinée à dégager, jusqu’à un certain point, la responsabilité du bibliothécaire :
! D'après del Furia, Lettera.
« Ce morceau de papier, posé par mégarde dans le ma- « nuscrit pour servir de marque, s’est trouvé taché d'encre : « la faute en est toute à moi, qui ai fait cette étourderie; « en foi de quoi j’ai signé Courier
Florence, le 10 novembre 1809”.
Il offrit en outre à del Furia sa copie que depuis il lui refusa. L'autre eut le tort de ne pas l’accepter sur-le-champ. Mais, abattu et désespéré, il se contenta d'observer qu’aucune copie ne pourrait réparer le mal fait au manuscrit.
Le fatal accident s'était produit le vendredi 10 novembre : le lendemain paraissait dans la Gazzetta universale l’article qui annonçait au public l’heureuse découverte du fragment de Longus. Ainsi, la perte avait précédé la notification de la trouvaille. Mais la catastrophe demeura secrète, et l’on ne connut d’abord que l’exhumation fortunée d’un précieux texte grec.
Cet événement eut à Florence un retentissement d’autant plus grand que le journal qui le faisait connaître au public n'avait pas coutume de régaler ses lecteurs de nouvelles littéraires. Ce sévère organe de la Préfecture de l’Arno se contenlait d'annoncer de loin en loin l'apparition d’un Almanach, d’un traité pratique de législation, ou bien encore d'un manuel à l’usage des maires et des officiers publics, pour les guider dans leurs rapports nouveaux avec l’administration impériale. La littérature n'a presque aucune place dans ces courtes notices insérées, conime par grâce, à la fin du journal : c'est pourquoi Renouard réussit à piquer la curiosité des lecteurs, qui se composaient surtout des fonctionnaires français et d'Italiens ralliés au
* On lit encore aujourd’hui cette déclaration de Courier, la feuille ayant été précieusement conservée dans le manuscrit.