CHAPITRE XIV
Il le trouve en effet avec Bencini. Tous deux semblent consternés. Ils lui montrent le précieux manuscrit et le meltent au courant de l'accident. « Ma douleur fut bien vive », écrivail-il. Toutefois, en homme pratique et qui connaît les livres, il entreprend de décoller la feuille iaterposée, et, malgré l'opposition de del Furia arrivé sur ces entrefaites, il l’'humecte « avec sa langue et son souffle » et achève « avec un plein succès cette petite opération chirurgico-bibliographique »".
« M. Furia me dit bien alors : « Prenez garde, laissez, vous allez tout déchirer ». Ma réponse fut de lui présenter le manuscrit débarrassé, tout justement comme l’oculiste à qui l'on crierait : « Laissez cette cataracte, vous allez cre- «ver l'œil; et qui répondrait en montrant la cataracte « extirpée etle malade rendu à la lumière ».
On doit louer la décision et la dextérité de Renouard et souscrire au témoignage d’habileté qu'il se décerne. Aussi bien ne comprend-on guère l’opposition de del Furia qui voulait que la feuille souillée restât collée au manuscrit qu'elle déshonorait?. Il devait bientôt faire un grief au libraire parisien de son ingénieuse et adroile intervention, et celte injustice, irritant au plus haut point l’honnête Renouard, devait provoquer de sa part une verte riposte.
Sur le moment toutefois, le conservateur de la Laurentienne s’abstint de tout reproche. À ses yeux venait de s'offrir l’effroyable tache”, et cette vue réveillant sa douleur il réclama la copie du fragment, que Courier lui avait
1 Notice sur une nouvelle édition de la traduction française de Longus par Amyot, etc., par Ant.-Aug. Renouard. Paris, 5 juillet 4810.
? Non seulement del Furia reconnaît qu'il prit cette étrange attitude, mais il paraît même s’en glorifier.
3 « Nous voyons une tache grande comme un écu de six francs el quelques petites taches à côté ». Lettre de Renouard au Directeur de la Librairie. B. Nat. Fr. N. acq. 6658.
VA GASCHET. 2%
offerte le 10 novembre et qu’il lui promit encore. Cette demande parut fort juste à Renouard. Décidé à jouer en cette affaire le rôle de médiateur, il s’efforça de tout arranger à la salisfaction des deux parties. Îl insisla pour que son ami délivrât sans retard cette copie, et 1l accompagna ses recommandations de prescriptions minulieuses qui dénotent un homme d’ordre : « Je l’invitai, dit-il, à avoir soin de faire cette transcription sur un papier de la juste dimension du manuscrit, et à la faire en lettres fines, avec cette perfection avec laquelle il sait écrire le grec. On convint que cette pièce serait remise dans le plus bref délai; pour ma part, je promis d’envoyer plusieurs exemplaires de la petite édition que je me proposais d’en faire à Paris aussitôt après mon retour, et de tirer ces exemplaires exprès sur du papier de la grandeur du manuscrit, afin qu’on pût, en y réunissant copie manuscrite et copie imprimée, réparer en quelque sorte le dommage et la dégradation de la page ancienne. Pour cetle édition que j'allais faire, il me fut promis, en présence de M. Furia et de son aveu, que la copie qui m'était destinée me serait d’abord envoyée, sauf à faire ensuite celle qui devait revenir à la bibliothèque, et qui, devant être plus soignée, mieux écrile, serait nécessairement un peu plus longue à exécuter. Huit jours, quinze au plus, en faisant le tout à son aise et sans précipitation, devaient suffire à ce petit travail; de sorte qu'avant la fin de novembre tout devait être remis en ordre, et la bibliothèque avoir reçu sa copie »'.
Le soir même, Renouard quittait Florence, après avoir fait à Courier de nouvelles recommandations au sujet de l'envoi du fragment.
Hélas! ce devait être peine perdue.
Cependant, le libraire parisien s’éloignait joyeux en
1 Renouard. Notice sur une nouvelle édition de la traduction française de Longus, etc.
révant à l'édition qu'il comptait faire d’une œuvre inédite de l’Antiquité. Ne se proposait-il pas de l'adresser en cadeau de nouvel an à nombre de lettrés et de personnes distinguées qui l'avaient bien accueilli au cours de sa tournée d’affaires en Italie ?
L'honnèête homme qui fondait ainsi ses espérances sur l'exactitude de Courier et sur son respect de la parole donnée prouvait par là qu’il connaissait bien mal « l'ami » que le hasard lui avait fait retrouver à Bologne. Non seulement, Renouard rentré à Paris n’y trouvera pas le précieux fragment, mais les démarches qu'il fera pour l'obtenir seront infructueuses, ses lettres à Courier resteront sans réponse, et enfin il aura l’amère déception de n'éditer ni le grec de Longus ni la traduction en vieux langage qu’on lui avait promise.
Si le procédé dont on use envers lui est déjà passablement grossier, rien n'égale le sans-gêne dont on fait preuve à l'égard de del Fusia. On lui avait fait espérer la copie soignée du passage oblitéré; le lendemain, quand il s’avise de la réclamer, on la lui refuse tout net, et, comme il faut donner une raison, on répond que c’est Renouard qui a défendu de rendre cette copie’. Ainsi, on met en cause l’absent et on lui prête une petite malhonnèêteté qu'il n'eût jamais commise et contre l'attribution de laquelle proteste toute sa conduite.
Malgré tout, del Furia ne se tint point eucore pour baltu. Le soir du 13 novembre, lorsqu’on ferma la bibliothèque, il fit une dernière tentative auprès de Courier. Il voulait, disait-il, l’aceompagner à son domicile pour y recevoir la précieuse copie, et il lui remontra les dangers auxquels
1 Fr. del Furia. Lettera. Courier aurait même avoué que Renouard et lui, désirant rester seuls possesseurs du supplément, voulaient éviter qu'on fit avant eux la nouvelle édition de Longus. De là leur refus de restituer la copie.
élait exposée chez lui cette feuille de papier qui constituait désormais le seul témoin, le seul gage de l'exactitude de l'édition que Renouard allait publier. Conservée à la Laurentienne, cette transcription serait à l’abri de tout risque; elle y remplacerait le manuscrit alléré et ferait autorité, grâce aux trois écritures de Furia, de Bencini et de Courier. C'était précisément ce caractère d'authenticité qui la rendait précieuse aux yeux de Paul-Louis. Aussi refusat-il de s’en dessaisir. Outré de ses refus, del Furia montre les dents; alors l'officier d'artillerie, perdant toute mesure, « l'envoie promener en termes qui ne se peuvent décrire »".
Ainsi malmené, le pauvre conservateur de la Laurentienne n'avait plus que la ressource d’aller tout conter à son directeur Tommaso Puccini. Celui-ci fit, de son côté, tous les efforts possibles pour obtenir la copie; mais, n°y pouvant réussir, il prit le parti d’assembler chez lui, autour du manuscrit, des professeurs du Musée, de l’Université et des savants. Alors commença une solennelle consultation. Le chimiste Gazzeri*, du Lycée de Florence, eut mission de rechercher les moyens de faire disparaître la tache. Après avoir étudié la composition de l’encre qui restait dans l'encrier*, il essaya, le 5 décembre, l'effet d’un «acide préparé spécialement ». Ses premières tentatives firent concevoir des espérances. En effet l'acide attaquait l'encre
! Lettre à Renouard.
* Gazzeri, qui jouissait à Florence d'une grande réputation de savant, était professeur au Muséum. Il fit une demande officielle et fut admis daus l’Université Impériale. 1] a publié quelques mémoires dans la collezione d'Opuscoli scientifici e letterarii. Son insuccès donne une faible idée de son savoir.
* Cette précaution, rapportée par del Furia, prouve qu’on ne soupçonnait pas encore Courier d’avoir fait la tache avec une encre indélébile, qui ne se trouvait pas à la Bibliothèque, et qu'il aurait apportée exprès pour commettre son forfait, comme on l'en accuse dans un article du Corriere Milanese, du 23 janvier 4810.
moderne, celle de la tache, en la décolorant, tandis qu'il respectait les anciens caractères. Mais, après vingt expériences, on n'obtint en somme d'autre résultat que de faire passer du noir au jaune’ le monstrueux pâté, qui se confond désormais avec l'écriture, jaunie elle aussi par le temps. Cet échec prouve évidemment l'insuffisance du chimiste, et Courier a raison, au moins quand il raille les savants florentins représentés par Gazzeri.
Lorsque del Furia eut ainsi assisté à la vuine de ses espérances, il s’abandonna au découragement. Ses amis et lui ne songèrent plus qu’à incriminer l’auteur véritable ou supposé de la tache d’encre et à discréditer la découverte du supplément, que la Gazzelta universale avait annoncée au monde lettre.
On répandit le bruit que le traducteur de Longus avait versé de l’encre sur le manuscrit pour pouvoir, à son aise, altérer un passage incompréhensible ou du moins en éluder les difficultés”? ; un article de la Gazette de Milan avertit le public « de n’ajouter aucune foi à un supplément de Longus qui allait paraître à Paris, attendu Ja destruction du manuscrit original ». |
Cette allégation perfide confirma plus que jamais Courier dans le dessein de garder en sa possession la copie authentique du fragment, et il dut se féliciter de ne l'avoir point livrée à un homme qui l’accusait de vouloir falsifier le texte. La malveillance de ses ennemis lui servait donc d’excuse, et il put écrire pour sa justification : « J'ai refusé
‘ Ce jaune résulte de l’oxyde de fer, à ce que dit del Furia dans sa Lettera.
2 Lettre à Renouard. Dans l'avertissement qui précède cette lettre, Courier raconte qu’il parut aussi des estampes « dont une le représentait dans une bibliothèque, versant toute l'encre de son cornet sur un livre ouvert; et ce livre, c'était le manuscrit de Longus ».
« à M. Furia une certaine copie dont il voulait abuser « comme mon eunemi déclaré; et l'abus qu’il en voulait « faire n’élait pas de la publier, car il ne le pouvait en au- « cune façon; mais de l’altérer, pour jeter du doute sur « ce que j'allais publier »°.
Cependant, il n’était question à Florence que d’une «entreprise littéraire » formée entre un libraire de Paris et un ancien officier français en vue de tirer parti d’une trouvaille faite à la Bibliothèque de San Lorenzo. Le libraire Landi colporta cette nouvelle jusqu’à Rome, où Akerblad s'était retiré. Le bruit ‘en vint même à Paris où vivaient un grand nombre d'Italiens. Beaucoup de personnes croyaient naivement qu'il était possible de gagner de largent avec ce grec, et la cupidité de certains Toscans peu lettrés se trouvait révollée à la pensée que deux Français allaient s'enrichir en exploitant un trésor qui faisait partie du patrimoine de Florence.
Mais ce qu'il y a de plus curieux dans la querelle de la tache d'encre, c'est que les premières attaques des Italiens se trompèrent d'adresse. Elles ne furent pas dirigées en effet contre Paul-Louis Courier, le vrai coupable, mais contre l’imprudent Renouard qui, par son article inséré le 11 novembre dans la Gazzetta universale, s'était désigné, sans y penser, à la vindicte publique. En vertu du vieil axiome ?s fecit cui prodest, on jugea que l’auteur du désastre? était celui qui allait en profiter pour publier l'édition originale du grec déterré, et fonder sur la ruine d’un document précieux une lucrative spéculation. Ce fut donc contre Renouard que del Furia et ses amis exploitèrent tout d’abord ce sentiment de jalousie qui fait qu'on se sent comme frustré par celui qui trouve près de nous un trésor ignoré. Ce fut sur son dos que l’on frappa
1 Lettre à Renouard.
2 Mot de del Furia.
les premiers coups : dans les gazettes, il fut question d’abord d'un « avide libraire ». L'expression la plus vive des polémiques qui s’engagèrent alors est contenue dans une note envoyée de Florence au Corriere Milanese, où elle parut le 23 janvier 4810:. Non seulement Renouard est formellement accusé d’avoir par cupidité accompli un acte de vandalisme (un tratto vandalico), non seulement on lui impute Ja faute d’un autre, mais une foule de détails constituent de ces inexactitudes voulues qu'on doit appeler mensonges. 11 y est dit, par exemple, que toute la partie du manuscrit jusqu’alors inédite a été recouverte d’encre el de quelle encre! Après de nombreux efforts pour la faire disparaître, les conservateurs ont reconnu qu’elle était 2ndélébile et qu’il ne s’en trouvait point de pareille à la bibliothèque*. Rien n’est plus faux, on le sait, que cette affirmation, puisque Gazzeri, malgré son impéritie, avait fait passer la tache du noir au jaune.
Voilà comment l'infortuné libraire, en essayant de faire pour son édition future ce qu’on appelle aujourd’hui « une ingénieuse réclame », avait obtenu ce beau résultat de déchaîner contre lui-même toutes les colères, et de se substituer au vrai coupable.
Cet article, « dont chaque ligne est un mensonge et une calomnie », adressé à Renouard par une main charitable lui causa, comme il est äisé de le deviner, le plus vif déplaisir. C'était le moment où, après deux mois de vaine attente, il allait désespérer de recevoir « le bienheu-
1 Un extrait de cet article a été publié, dans les Lettres inédites écrites de France et d'Italie, à la suite d’une lettre de Renouard qui en adressait la copie à Courier pour l’édifier sur l’honnêteté de del Furia et de Bencini auteurs manifestes de l’article. Il va sans dire que le libraire parisien était outré. On le désignait assez clairement en ces termes : « un hbraio francese, che viaggiava in questi ultimi tempi in Italia ».
2 Ç Che non trovasi ne alla biblioteca, ne in alcun officio ».
reux fragment ». 1l commençait même à entrevoir que Courier s'était joué de lui; et, à ce moment précis, voilà qu’on met à son compte les torts de son indélicat « ami ». Eh quoi! cette affaire du Longus, dont il s’était promis quelque satisfaction et peut-être quelque honneur, allait donc tourner à son entière confusion par un « concours de bizarres circonstances, que la prudence ne pouvait prévoir »! Etaitil aventure plus désagréable que la sienne? Se voir en même temps berné par Courier et vilipendé par les Italiens comme voleur de grec, n’était-ce point le comble de la mauvaise fortune?
Quant à Paul-Louis, préservé par Rad des justes représailles que méritait sa conduite, il laisse avec indifférence les coups des Florentins s’égarer sur son compagnon. Bien plus, il lui conseille la patience : « A quoi bon, lui dit-il, « répondre à nos insulteurs? laissons aboyer la canaille. « Les gazettes d'Italie sont fort obscures et ne peuvent « vous faire grand bien ni grand mal. Au reste, je ne « souffrirai pas qu’on vous pende pour moi, et je suis tou- « jours prêt à crier : Me, me, adsum qui feci. Je décla- « rerai, quand vous voudrez, que moi tout seul j’ai fait la « fatale tache, et que je n'ai point eu de complices »‘.
À la bonne heure! Voilà le langage d’un honnête homme. Mais en attendant, Courier paisible et muet évite de se désigner aux rancunes. Il semble même éprouver une secrète joie à voir qu’un innocent porte la peine de sa propre faute. « Quelques coups de bâton, écrit-il à
Clavier, seraient peut-être bien placés dans cette occa- « sion; mais c’est à Renouard d’y penser, cac il est plus « piqué que moi »?. Tout en le constatant, il semble trouver la chose naturelle et s'étonne même que son ami se résigne si mal à payer pour autrui : « les sottises qu’on a
1 Ed. Sautelet, I, 361.
? Ed. Sautelet, II, 11.