‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 179 sur 264 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

« mises dans les journaux ne méritent pas que Renouard «s’en inquiète si fort ».

Ce dernier s’inquiétait pourtant; son premier mouvement avait été de porter plainte aux autorités de la Toscane. Il avait prié Courier de faire agir le préfet de Florence, afin d'amener del Furia « à chanter la palinodie ». Mais Courier fit la sourde oreille : il n’avait aucun intérêt à révéler au public le nom du vrai coupable! Il répondit donc : «Je « ne vois plus M. Fauchet; mais je doute fort qu’il voulût « entrer pour rien dans cette affaire ».

. Bref, en homme avisé, il se garde bien d'attirer sur sa

tête une persécution qui l’oublie, et il jouit d’un repos d’esprit grâce auquel il peut à son aise retoucher la traduction entière de Jacques Amyot, où il introduit la version du passage inédit.

Cependant on était arrivé au mois “ février 1810. Renouard ne se rendait pas encore à l'évidence : il croyait toujours Courier fiäèle à la parole donnée et ce dernier, quoique indécis et impénétrable, n'avait pas encore fait choix d’un autre éditeur, « C’est Renouard, écrit-il à Cla- « vier !, qui se charge de l'impression du Longus. Il a, dit- « il, des gens capables de cette besogne. Dieu le veuille! «et s’il dit vrai, avril ne se passera point que vous n’en « ayez le premier exemplaire ».

Mais soudain, sans motif, il renonce à confier son travail au libraire de Paris et voilà qu’il imprime à Florence, chez Piatti, sa traduction de Daphnis et Chloé”. La déci-

1 Lettre du 8 février.

? Daphnis et Chloé, Traduction complète d’après le manuscript de l’'Abaye de Florence. Imprimé à Florence chez Piatti, 1810. 152 pages.

Le titre de l'ouvrage est précédé de cette mention : soixante exemplaires numérotés. Toutefois, Piatti interrogé plus tard par deux commissaires de police sur les circonstances de cette publication avoua en avoir tiré 64 exemplaires.

sion avait été prompte, puisque le 8 février il parlait encore de Renouard et que le 15 commençait la publication florentine à 64 exemplaires. Elle dura jusqu’au 15 mars, mais, dès le 3 mars, l’auteur pouvait adresser les premiers volumes sortis des presses à Clavier, à Boissonnade, à Firmin Didot, et à Renouard lui-même, qui de la sorte connut « avec le public seulement » une œuvre qu’il s'était toujours flatté d'éditer. Mais, s’il avait pu connaître la lettre qui accompagnait l’exemplaire adressé à Didot, son juste dépit en eût été augmenté. Non content de l’avoir frustré de sa traduction, Courier offrait maintenant le texte grec à Firmin Didot : « S'il vous duit, écrivait-il, « nous pourrons donner au public un joli volume conte- « nant le texte et les variantes des manuscrits de Rome et « de Florence ».

Rien n’égale le sans-gêne avec lequel il s'excusa auprès de Renouard de ce manque de parole : « Notre première « idée était folle. Le morceau déterré devait paraître à sa « place ». Et ce fut tout. Renouard dut dévorer son affront. Mais qu'y faire? et comment venir à bout d'un homme aussi insaisissable ?

L’excuse qu’il venait de donner lui semblait si peu fondée qu'il n'allait pas tarder à publier séparément ce « morceau délerré », se déjugeant ainsi une fois de plus.

Cependant, après l'impression du Daphnis renouvelé d'Amyot, rien ne le retenait plus à Florence, où il devait souffrir de l'hostilité sourde de la Préfecture aussi bien que de l’animosité déclarée de la bande à Puccini. Il partit donc, sans tambours ni trompettes, pour Rome où il se montra peu et où il ne séjourna guère. La belle saison s’annonçait : pour mieux en goûter le charme, Courier vint s'installer à Tivoli au milieu de l'air pur des montagnes.

Dans cette agréable retraite, il se remit au travail et prépara l'édition grecque du fragment de Longus. « J'im-

prime ici le texte, écrivait-il à Clavier; il ne s’en vendra point. Je le donnerai à tous ceux qui sont en état de le lire ». Ce texte, si lon glemps attendu, sortit enfin des presses d’un pauvre diable d’imprimeur qui demeurait à Rome près de la Sapience et s'appelait Lino Contadini on Contedini. Amati et Courier lui-même durent surveiller l’impression. L'ouvrage avait pour titre :

ÂAcyyco romevixwy Arcoraopatiov

[LE YPL VUY avexdoToy ”.

Tirée à 60 exemplaires, comme le Daphnis de Florence, cette édition parut en juin*. Mais les exemplaires que Courier en adressa à ses amis de Paris furent saisis par la police qui mit à la poste l’embargo sur tous ses envois. Ainsi, l’on continuait à ne connaître le fragment inédit que par la traduction française ; et Boissonnade publiant le 24 septembre, dans Je Journal de l’Empire, un article fort élogieux sur le traducteur de Longus n’avait point

1 Le texte grec, qui remplit sept pages — telle est l'étendue exacte du morceau inédit — commence par ces mots : gulurteuv, adTde D TA TA ThooTUs Tv te xÜUmY al To cüpua mäv amehoÿero. Il finit par ces mots : .… eîç pévnv Xhônv éy{yvero Ado, xai el more uOvos GT AÜTAG.....

A la suite de ce texte est une traduction latine qui forme 4 pages et demie :au-dessous se 1itcette mention: vertit Hieronymus Amatius. Enfin l'on trouve cette indication : Romae M.DCCC.X.

Apud Linum Contedinium.

On voit que Courier ayant renoncé à faire lui-même la version latine du fragment en avait confié le soin à Amati toujours en quête de besognes philologiques.

? M. de Tournon préfet de Rome affirme au Directeur de la Librairie qu’elle parut en avril, c’est-à-dire avant l'application de Ja nouvelle loi sur la Librairie. Mais il avance la date de cette publication, par bienveillance pour l’auteur et pour l'éditeur.

encore vu le texte grec. Fidèle à sa parole, Courier deslinait d’ailleurs la plus grande partie de cette impression de chez Lino Contadini à être distribuée gratuitement à tous ceux qui en feraient la demande. Pour ses amis, il leur réservait quelque chose de mieux : l'édition complète revue avec soin.

Cependant sa découverte annoncée par la Gazette de France avait à Paris un grand retentissement. Un savant médecin Petit-Radel, meinbre de l’Institut, traduisit en vers latins le fragment de Longus', au moment même où Renouard distribuait une brochure sensationnelle?, dont il sera question plus loin.

Il restait à justifier le bruit fait autour de cet ouvrage en donnant enfin du texte de Longus une édition soignée. Préparée patiemment, enrichie des variantes d’un manuscrit du Vatican, elle futtirée à Rome à cinquante-deux exemplaires. Cette fois c'était, suivant le mot de l’auteur, une véritable « pièce de société »; c’est-à-dire qu’elle était réservée aux intimes. Elle portait ce titre :

Abyysv rommevmov Adyor Tétraoec

À la fin, se lit cette mention : & ‘Pôun, rapx Abo 7à Kovredviw. Sur l’avant-dernière page est écrit en italien : « Cinquanta due esemplari col numero della tiratura in fronte d'ogni esemplare ».

! Lacune du texte de Longus, livre [°", recouvrée à Florence en 1810 (sic) et communiquée par M. Courier, in-8° de 8 pages. D’après ce titre, il semble bien que Petit-Radel ait eu le texte grec sous les yeux. Mais comment expliquer que les amis de Courier, Clavier, Millin, Boissonnade n'aient pas été aussi favorisés que ce médecin? Je suppose que Petit-Radel avait obtenu, sur sa demande, une copie manuscrite du passage inédit.

? Notice sur une nouvelle Édition de la traduction française de Longus par Amyot, etc.; 16 pages; Paris, 5 juillet.

e CHAPITRE XIV. 381

À partir de la fin de septembre!, Courier distribua des exemplaires de cette précieuse édition originale : le premier billet d'envoi que j'en connaisse est une lettre inédite à Molini?, le libraire de Florence, dont voici la teneur :

Rome, 28 septembre 1810.

Carissimo Consigliere,

Je vous envoie par la poste un exemplaire du Longus grec que je vous prie de faire tenir à M. Luigi Lambert, inspecteur des études à Milan, comme vous me marquez par votre dernière lettre que vous en avez les moyens.

Je suis bien aise que mon petit cadeau vous ait fait plaisir. Je ne vous en ferai plus de pareil, car voilà ma gloire assurée, et je ne veux plus rien faire. Je vous embrasse.

Le bruit court qu’on me fait mon procès à Florence ou à Paris, que je vais être pendu et mon bien confisqué au profit de Furia. Vous saurez ce qui en est. Mandez-moi, je vous prie, s’il est vrai que je ne sais quelle excellence s’est emparée de ma Chloé*°. J'en avais laissé 25 exemplaires chez Piatti*.

C’est ainsi que Courier, ayant quitté Florence, cherchait

1 À la mème date le préfet de Rome écrit au Directeur général de la Librairie : « Je suis informé que M. Courier a fait imprimer récemment à 50 exemplaires seulement le roman entier des amours de Daphnis et Chloé ». 6 octobre 1810.

2? Molini était, pour son honnêteté et ses connaissances, très apprécié du préfet de l’Arno qui le proposa, en seconde ligne, pour le poste de commissaire vérificateur de la Librairie.

3 Courier fait allusion à la saisie des 27 exemplaires de sa traduction de Daphnis et Chloé restés en dépôt chez Piatu. Elle eut lieu le 2% juillet, par ordre du Directeur général de la Librairie. On est étonné que, plus de deux mois après, l’auteur ne connût que par oui-dire la saisie de son livre.

* [1 s’en trouva exactement vingt-sept.

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au milieu du travail, soit à Rome, soit dans sa retraite de Tivoli, l'oubli des tracas que lui avaient suscités sa découverte et l’incorrection de sa conduite. Mais la lettre qu’on vient de lire nous montre qu'il n’était point arrivé au terme de ses ennuis. L'histoire de la publication du fragment et du texte de Longus nous a entraîné jusqu'au mois de septembre; il nous faut maintenant revenir en arrière et montrer comment les accusations d’abord dirigées contre M. Renouard se retournèrent contre Courier qui devint le seul accusé; et comment le Directeur général de la Librairie et le Ministre de l'Intérieur furent amenés à

s'occuper de l’affaire.

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