CHAPITRE XV
voici, dans le dossier Leber, une lettre intéressante, c’est la réponse de Montalivet, en dale du 14 août. Au milieu de tous ces fonctionnaires automatiques, rouages insensibles et inconscients de la machine administrative, on découvre un homme qui réfléchit et qui raisonne. Selon le mot de La Bruyère, « on est tout heureux et surpris ».
Le ministre observe très justement que l’on ne voit trop quelles mesures on pourrait prendre contre l’auteur d’un dommage de ce genre. D'ailleurs, ajoute-t-il, « non seule- « ment le passage couvert d’encre n’est pas perdu mais il « a été publié en Italie sur une copie qui avait été faite par « le sieur Courier, et M. Petit-Radel, médecin, en a fait « une traduction en vers latins, que j’ai l'honneur de vous « transmettre ci-joint.
« À l'égard des taches d’encre, il est possible de les enle- « ver par un procédé qui est très connu. Il ne s'agira que « de s’y prendre avec beaucoup de précaution pour ne pas « attaquer les caractères. En conséquence, j’écris aujour- « d’hui au conservateur de la Bibliothèque de Florence « de consulter un habile chimiste’ et de s'occuper avec « lui de cette opération. Dans tous les-cas 1l sera facile de « rétablir ce passage sur Le ms., puisqu'il est imprimé. On « m’assure que M. Renouard, libraire à Paris, en possède « un exemplaire. Je crois donc qu'il ne faut pas donner « suite à cette affaire et qu'il suffit pour le moment de « s’occuper des moyens de réparer le dommage survenu « au manuscrit ».
C'était parler le langage du bon sens; et l'affaire semblait terminée. Mais qu’allaient dire les Puccini et les del Furia
1 Quand Montalivet écrit à del Furia de consulter un habile chimiste, on ne peut s’empêcher de sourire en songeant combien le ministre était loin de soupçonner l'ignorance des chimistes de Florence. Il faut se rappeler la maladresse d’un Gazzeri qui aggrava la tache au lieu de l'enlever.
qui s'étaient flattés de faire arrêter Courier et dont la haine ne pouvait se contenter d’une persécution si douce et si courte? Heureusement pour eux que leur adversaire, plus brave au milieu du danger que généreux et délicat dans les circonstances ordinaires de la vie, allait ranimer avec une belle audace la persécution languissante.
D'ailleurs, si Montalivet conseillait de ne pas donner suite à l'affaire, Portalis se montrait plus ardent. Stimulé sans doute par la plainte qu'il avait reçue de M. Renouard, il poursuivait son enquête‘, en faisant prendre par le Préfet de Rome des informations auprès de Courier « sur sa « conduite relativement à un manuscrit grec existant dans « la bibliothèque Saint-Laurent de Florence ».
Le traducteur de Longus était alors retiré à Tivoli, où il attendait la fin des chaleurs encore si pénibles à supporter à Rome au mois de septembre. C'était là, dans une laborieuse retraite ?, qu’il venait d'achever la préparation de son édition du texte intégral de Daphnis et Chloé. Un manuscrit du Vatican, cousin germain de celui de la Badia lui avait fourni d'excellentes variantes*.
Il annonçait à Boissonnade, dans une lettre du mois de mai, qu'il resterait à Tivoli :
Eïr" &v Üwp ve bén, rat Dévôpea paxpa Tehn, c’est-à-dire tant que l’eau du Teverone alimenterait les cascades et qu'il y aurait de la verdure aux arbres. Mais septembre était venu; tout était desséché sur la montagne : verdure
! Portalis écrivit à M. de Tournon, préfet de Rome, en date du 1° septembre 1810. La lettre à Renouard fut imprimée par Lino Contadini le 20 septembre. On voit donc que ce ne fut pas, comme le dit M. Omont, le pamphlet de Courier qui fit ouvrir une nouvelle enquête.
* Courier s'était installé tant bien que mal dans une auberge de Tivoli.
* COutre le ms. de Florence, j'en ai un ici qui vaut de l'or ». Lettre à Clavier.