CHAPITRE XV
l'inconscient Lino Contadini. M. de Tournon tirait donc ses raisons de ce factum dont il avait voulu empêcher la publication. Rendons hommage à ce trait de générosité d'un administrateur vraiment libéral sous un régime despotique.
Il concluait en ces termes : « La conduite privée de « M. Courier est ici irréprochable. Sa seule occupation « est la culture des lettres. Il semble difficile qu’on puisse « l’accuser de spéculation dans l'accident arrivé au ms. « de Daphnis et Chloé puisque du petit nombre d’exem- « plaires tirés de son ouvrage vingt sont encore entre ses « mains, les autres ayant été distribués gratuitement. « D'ailleurs il n’est point présumable qu’il eût voulu se « priver du titre unique dont la comparaison pouvait prou- « ver l’exactitude de son travail. Je vous prie de vouloir « bien me répondre pour me mettre à même de le tran- « quilliser sur les suites de cette affaire ».
Ce dernier trait est à la vérité fort honorable pour M. de Tournon; car il montre sous cet administrateur non seulement un homme aimable, mais un esprit ouvert, capable de s'intéresser aux érudits et à leurs travaux ‘; et ces qualités étaient assez peu communes chez les fonctionnaires à poigne du régime impérial pour mériter un éloge.
Pendant qu’à Rome un Préfet bienveillant, loin d’inquiéter le traducteur de Longus, souhaite de pouvoir « le tranquilliser », ses amis de Paris s’employaient de leur
1 Une lettre inédite de M. de Tournon à Millin, membre de l'Institut, confirme ces dispositions favorables du préfet de Rome pour les savants et les archéologues. Bib. Nat. Franc. Nouv. acq., n° 3231. Dans cette lettre, qui est du 31 juillet 1812, on lit ces lignes : « Je craignais pour vous les dangereuses Calabres et les brigands et les corsaires et votre courage à tout braver.. J'espère que bientôt nous vous verrons nous ouvrir vos portefeuilles gros des trésors de la Grande-Grèce ».
mieux à prévenir le public en sa faveur, en le présentant comme un érudit consciencieux el désintéressé. Sa trouvaille, avons-nous dit, continuait à faire beaucoup de bruit dans le monde lettré, ce qui s'explique surtout par la rarelé des événements d'ordre littéraire à cette époque, où la politique étrangère et la guerre absorbaïent surtout les esprits, et aussi par la difficulté de rencontrer de l'inédit dans les manuscrits de l’Antiquité. L’empressement que le docte médecin M. Petit-Radel avait mis à traduire, en vers latins, le fragment de Daphnis et Chloé montre bien à quel point était excitée la curiosité.
M. Boissonnade avait pour devoir de rendre compte au public de cette traduction; il ne manqua pas d’en profiter pour faire l'éloge de Courier, sentant bien qu’en le traitant en ami, en parlant de lui avec estime et admiration dans les colonnes du Journal de l’Empire, il ne pouvait que le servir auprès des bureaucrates, qui semblaient avoir pris à tâche de le persécuter.
Son article, auquel s’attacha la haute autorité de sa signature bien connue Q, parut dans le numéro du 24 septembre. [Il commençait par conter l’histoire du roman de Longus, dans lequel de nombreux érudits avaient signalé une lacune au premier livre, sans se rendre compte de Pimportance qu’elle pouvait avoir’. Il faisait alors l'éloge de Courier et de sa trouvaille, qui échappa à des savants tels que le P. Montfaucon, le docteur Cocchi et enfin del Furia. Parlant de l’homme, il écrivait : « On connaît de
!«... On voit par la suite du récit qu’il devait être question dans « le morceau perdu d’un bain, d’un baiser et d'un présent fait à « Chloé par le bouvier Dorcon. Les mss. de Paris consultés par « Villoison n'avaient offert aucun secours et les érudits n’espécraient guère que l’on püût trouver dans les bibliothèques d'Eu- « rope ce supplément que M. Courier a eu le bonheur de découvrir dans celle de Florence ». — Boissonnade.