CHAPITRE XV
« lui quelques morceaux où il a montré une connaissance « si profonde de la langue (grecque), qu’on serait tenté de « croire que cette étude, qui n’a pris que ses loisirs, a été « l'unique occupation de toute sa vie ». Enfin Boissonnade appréciait ainsi l’œuvre du traducteur : « Sa traduction est « écrite en vieux langage; on croit, en la lisant, lire en- « core Amyol, lant il a su habilement imiter la naïve « simplicité et les formes surannées de son modèle. « M. Courier est assez connu pour que l’on puisse me « croire sur parole et personne, j’en suis sûr, ne me con- « testerait les éloges que je lui donne ». Pour les justifier, le docte helléniste cilail un long morceau du fragment, si bien qu'il ne lui restait plus le loisir de parler de Petit- Radel et de sa traduction en vers latins annoncée en tête de l’article.
Boissonnade ne se permettait, on le voit, aucune allusion à la tache d'encre et aux ennuis qu’elle attirait, en ce moment même, à son auteur. Mais sa circonspection ne le mit point à l'abri des reproches ; la police de la Librairie, qui veillait sur tout ce qui s'imprimait, s’'émut de l’article. L’abbé Gairard, un des chefs de cette Direction, vint plusieurs fois au domicile de Boissonnade sans le rencontrer, et, quand il le vitenfin, lui « demanda fort curieusement » d’où il tenait son exemplaire de la version de Courier. Il lui fit entendre « que si on ne la saisissait pas c'était une grande grâce et une grande indulgence ». De plus, défense lui fut faite « de parler désormais de l’aventure de Florence, de M. Courier et de son Longus »'. Cet essai
1 J’emprunte ces intéressants détails, qui montrent si bien le despotisme inquisiteur de Ja Direction dela Librairie et de l’Administration impériale, à une lettre de Boissonnade à Chardon de la Rochette en date du 15 décembre 1813. B. Nat. Franc. Nouv. acq., n° 807. Voir aussi une lettre de Boissonnade à Courier dans les « Lettres écrites de France et d’Italie ». 5 octobre 1810.
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d'intimidation, qui ne fut pas divulgué, n’empêchait pas M. Millin de consacrer quelques jours plus tard, dans son Magasin encyclopédique, une étude à la traduction de Daphnis et Chloét. L'autorité de ce savant, membre de l'Institut, lui permettait, après avoir rapporté en entier le morceau traduit par Paul-Louis, de raconter brièvement l'histoire de sa découverte et des polémiques auxquelles elle donna naissance :
« Il est malheureux d’apprendre que ce curieux frag- « ment a péri presque aussitôt après sa découverte. « M. Courier a laissé tomber dessus sa plume non ébarhée « remplie d’une encre épaisse et la page est tellement « gâtée qu’on n’en peut plus rien déchiffrer. Le respecta- « ble bibliothécaire M. Furia a inséré dans son désespoir « un article très véhément dans la Co/lezione d'Opuscoli où « ila joint un fac-similé de la page tachée. M. Renouard « qui s’est cru impliqué dans les reproches adressés à « M. Courier, a fait paraître un petit écrit pour sa justifi- « cation. ; M. Furia en a reparlé dans le Giornale Ciclo- « pedico de Florence, juillet 1810; et M. Courier vient « d'imprimer une brochure contre M. Furia ».
« Nous ne pouvons prendre aucune part à ces débats « entre des savants d’un mérite distingué; mais après « avoir déploré le malheur arrivé à ce beau ms., nous fai- « sons des vœux pour que l'édition annoncée par M. Courier « paraisse bientôt; ses profondes connaissances dans la « langue grecque font justement présumer que ce sera un « ouvrage très recommandable ».
On voit que Millin, loin d’atténuer le dégât causé au ms. de Florence, l’exagérait au contraire; mais la confiance avec laquelle il reproduisait les excuses du coupable et l'histoire de la plume souillée d'encre prouvait une estime
1 Magasin encyclopédique ou Journal des Sciences, des Lettres et des Arts, rédigé par A. L. Millin, année 1810. Tome V2